Elle n’aura même pas eu le temps de prendre ses quartiers qu’elle est déjà priée de rendre les clés. Nommée le vendredi 16 octobre ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification, l’Istiqlalienne Madiha Khayr sera limogée deux jours plus tard. Chronique d’une affaire embarrassante.
Dans un communiqué publié ce dimanche 18 octobre, le Cabinet royal annonce qu’il a été mis fin à ses fonctions, à la demande de la cheffe du gouvernement, Fatima Ezzahra El Mansouri, une décision acceptée par le Roi Mohammed VI conformément à l’article 47 de la Constitution. Un record de brièveté qui pourrait bien entrer dans les annales ministérielles. À ce rythme, le temps de défaire ses valises aurait presque suffi à boucler sa carrière gouvernementale.
Dans un exécutif censé incarner le renouveau, voilà ce que l’on peut appeler un faux départ ou une entrée en matière pour le moins inattendue. À peine le temps de prendre ses marques, de repérer son bureau et, qui sait, de mémoriser le chemin menant à la salle des réunions, que Madiha Khayr quitte déjà le navire. Jusque-là cheffe du groupe istiqlalien à la première Chambre, la très fraîche ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle aura finalement bénéficié d’une formation accélérée à une réalité méconnue des manuels administratifs : au gouvernement, le contrat à durée très limitée existe bel et bien. Et il peut même se révéler particulièrement court.
Le communiqué du Cabinet royal est laconique. La cheffe du gouvernement a demandé qu’il soit mis fin aux fonctions de la ministre–sans en expliquer les motif – une requête acceptée par le Souverain conformément aux dispositions constitutionnelles. Pas de longues explications ni de commentaire supplémentaire. Le couperet institutionnel est tombé avec une célérité qui ferait pâlir d’envie plus d’un service administratif. Pour une responsable chargée de la qualification, la séquence aura au moins illustré une compétence rarement inscrite dans les référentiels de formation : la sortie accélérée.
Le passé rattrape le présent
Derrière ce limogeage brutal , des informations relatives à une affaire ancienne, qui aurait fragilisé la nouvelle ministre, ont circulé avec insistance au lendemain de la formation du gouvernement. Selon des éléments rapportés mais qui restent à vérifier à partir de sources judiciaires fiables, Madiha Khayr aurait été impliquée, en 2004, dans une affaire de chèques émis à partir d’un compte bancaire ouvert au nom d’une médecin à l’aide de la carte nationale d’identité de cette dernière, présentée comme ayant été volée. Plusieurs bijoutiers de la région de Béni Mellal-Khénifra, notamment à Oued Zem, Khouribga, Fkih Ben Saleh et Béni Mellal, auraient été concernés.
Toujours selon ce récit, un bijoutier d’Oued Zem aurait eu le réflexe de relever la plaque d’immatriculation du véhicule utilisé, un détail qui aurait permis de remonter jusqu’à l’intéressée. D’autres allégations font état d’une intervention paternelle destinée à lui éviter des poursuites, grâce à un certificat médical faisant état de troubles mentaux. Ce document, dont l’authenticité et la portée restent à établir, a largement circulé sur les réseaux sociaux depuis le samedi 17 octobre.
Quelques heures à peine avant la publication du communiqué du Cabinet royal, Madiha Khayr se voulait pourtant encore rassurante. Elle aurait confié à qui voulait l’entendre qu’elle était déterminée à régler le problème avec le secrétaire général de l’Istiqlal, Nizar Baraka, laissant entendre qu’il s’agissait d’une vieille affaire. En somme, un dossier sorti des tiroirs depuis plus de vingt ans et qui, pensait-elle, pourrait retourner à la poussière après une explication avec le patron du parti. C’était manifestement sous-estimer la tournure que pouvaient prendre une histoire jugée politiquement gravissime. La malheureuse ministre semblait miser sur une opération de déminage politique ; elle a découvert que le terrain pouvait être évacué plus rapidement que prévu. Une exfiltration express était urgente pour éviter que l’embarras ne se transforme en crise politique susceptible de plomber le nouveau gouvernement avant même d’obtenir le vote de confiance…
Le passé problématique de l’ex-ministre soulèverait une question autrement plus sérieuse qu’un simple accident de casting gouvernemental : celle de la vérification des antécédents, de l’honorabilité et de la probité des personnalités appelées à exercer de hautes responsabilités publiques.
Comment un profil susceptible de susciter une telle controverse a-t-il pu être retenu ? La chaîne de vérification des candidatures ministérielles a-t-elle correctement fonctionné ? Le parti concerné a-t-il procédé aux investigations nécessaires avant de proposer sa représentante ? Et quels contrôles préalables sont effectués pour éviter qu’un dossier embarrassant ne ressurgisse après une nomination ?
Cette séquence met en tout cas à l’épreuve le dispositif de filtrage des profils ministériels, qu’il relève des partis politiques, des instances chargées de proposer les candidatures ou des services compétents, dans le respect de leurs attributions respectives. Elle invite à s’interroger sur les éventuelles défaillances de cette chaîne, sans pour autant attribuer à telle ou telle institution une responsabilité qui reste à établir. Cependant, on peut légitimement se demander si l’enquête de probité a réellement eu le temps d’être menée dans les règles de l’art : entre l’annonce des composantes de la majorité, la transmission des CV pour validation et la nomination officielle du gouvernement, quelques jours à peine se sont écoulés, alors qu’une vérification sérieuse des antécédents et de l’honorabilité des candidats exige normalement plus de temps.
L’Istiqlal pris dans l’embarras
Il n’en reste pas moins que l’épisode est particulièrement fâcheux et inconfortable pour l’Istiqlal. Nizar Baraka, qui a choisi au risque de créer bien des mécontents parmi les militants de reconduire dans le nouvel exécutif les ministres sortants ainsi que la nomination d’un ministre repeint aux couleurs du parti, aurait sans doute préféré faire l’économie d’un couac de plus. Pour sa part, le gouvernement El Mansouri, qui entendait donner une nouvelle impulsion à l’action publique, aurait pu largement faire l’économie de ce faux départ troublant .
Quant à Madiha Khayr, elle a tout loisir de méditer sur son malheur politique. Nommée vendredi, remerciée dimanche, elle n’aura pas eu le temps de dérouler son programme, encore moins de faire ses preuves. Au royaume des maroquins, elle aura décroché une palme inédite, celle de ministre en CDD express.








