Pouvoir d’achat, emploi des jeunes, école, santé, lutte contre la corruption et souveraineté économique : la déclaration de politique générale de Fatima Ezzahra El Mansouri dessine les contours d’un quinquennat placé sous le signe de la performance et de la justice sociale. Des mesures si justes et si attendues que l’opposition elle-même aura du mal à les contester tant elles répondent aux préoccupations les plus pressantes des Marocains. Analyse.
La déclaration de politique générale de Fatima Ezzahra El Mansouri prononcée lundi 19 octobre devant le Parlement avec ses deux Chambres se veut davantage qu’un exercice institutionnel imposé par le calendrier parlementaire. Elle entend fixer un cap pour les cinq années à venir, de 2026 à 2031, tout en affichant une volonté de rupture avec les insuffisances des politiques publiques précédentes. Le discours est celui d’un gouvernement qui promet de préserver les acquis, de corriger les dysfonctionnements et de mieux orienter les ressources de l’État vers les besoins concrets de la population.
Le diagnostic, en lui-même, a le mérite de la lucidité. La cheffe du gouvernement reconnaît que les fruits de la croissance et des grands investissements n’ont pas bénéficié de la même manière à toutes les catégories sociales et à tous les territoires. Elle identifie les principales sources de mécontentement : emploi, pouvoir d’achat, qualité des services publics et persistance des inégalités territoriales.
Autrement dit, le problème du Maroc ne réside plus uniquement dans sa capacité à lancer des projets ou à mobiliser des capitaux. Il se situe aussi dans sa faculté à convertir ces efforts en progrès social mesurable. C’est précisément sur ce terrain que le nouvel exécutif sera attendu.
De l’économie des grands projets à celle des résultats
L’un des enseignements politiques majeurs de cette déclaration est la volonté affichée de passer d’une logique de moyens à une logique de résultats. La cheffe du gouvernement annonce vouloir privilégier la rentabilité sociale des investissements, la complémentarité des programmes publics et leur impact sur les conditions de vie.
Cette inflexion est bienvenue. Depuis des années, le Maroc multiplie les infrastructures, les stratégies sectorielles et les dispositifs de soutien à l’investissement. Pourtant, le sentiment d’appauvrissement domine chez une bonne partie de la population, confrontée à la vie chère, à la précarité de l’emploi et à des services publics dont la qualité reste inégale.
Le gouvernement vise une croissance moyenne de 5 % par an entre 2027 et 2031, une inflation contenue autour de 2 %, un déficit budgétaire limité à 3 % du PIB et un endettement public ramené à environ 62 % du PIB à l’horizon 2031.
Ces objectifs traduisent une volonté de concilier dynamisme économique et discipline budgétaire. Mais les chiffres, aussi ambitieux soient-ils, ne constituent pas une politique sociale en eux-mêmes. Encore faut-il que la croissance se traduise par des emplois stables, des salaires plus rémunérateurs, une meilleure protection des ménages et une réduction effective des inégalités.
Le véritable test sera donc celui de la redistribution des fruits de la croissance. Un pays peut afficher de bonnes performances macroéconomiques sans que le sentiment d’amélioration des choses ne traduise dans la vie de la population. Autrement dit, la performance nationale ne vaut politiquement que si elle devient perceptible à l’échelle du citoyen.
Le pouvoir d’achat, juge de paix du quinquennat
La déclaration de politique générale accorde une place importante à la lutte contre la vie chère. Le gouvernement promet de rapprocher les producteurs des consommateurs grâce à des structures régionales de regroupement et de commercialisation, de réformer les circuits de distribution des viandes et des poissons et d’encadrer plus clairement les relations entre les exportations et l’approvisionnement du marché national.
Il s’agit d’un chantier essentiel et stratégique. La hausse des prix denrées agricoles ne peut être traitée uniquement par des aides ponctuelles ou par des missions de contrôle occasionnelles inefficaces . Elle renvoie également à l’organisation des filières, au poids croissant des intermédiaires, aux conditions de concurrence, aux coûts logistiques et à la fragilité des petits producteurs.
Partant de là, la volonté de réorganiser les circuits commerciaux constitue une orientation pertinente. Elle devra cependant s’accompagner d’une politique agricole qui protège davantage les petits fellahs, facilite leur accès au financement et leur garantit une rémunération plus équitable. Sans cela, le rapprochement entre producteurs et consommateurs risque de rester une simple profession de foi.
Le programme prévoit également une compensation sociale automatique, pour les ménages éligibles, correspondant à une facture mensuelle d’électricité ne dépassant pas 100 dirhams. Il annonce par ailleurs une augmentation progressive des aides sociales directes, dont le montant devrait passer de 500 à 1 000 dirhams à la fin du quinquennat.
Ces engagements peuvent apporter un soutien réel aux ménages les plus vulnérables. Mais leur portée dépendra des critères d’éligibilité, de la qualité du ciblage et de leur articulation avec l’évolution du coût de la vie. Une aide sociale qui augmente moins vite que les dépenses contraintes finit par perdre une partie de son efficacité.
La question de la justice sociale ne se résume pas au montant des transferts publics. Elle suppose également des marchés mieux régulés, une concurrence effective et des revenus du travail capables de préserver le pouvoir d’achat.
La déclaration place la jeunesse au cœur de ses sept grandes priorités. Les chiffres avancés donnent la mesure de l’urgence : environ 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans seraient en dehors de l’emploi, de l’éducation et de la formation, tandis que le taux de chômage des 15-24 ans atteindrait 29,2 %. Quelque 300 000 élèves quitteraient chaque année le système scolaire sans qualification.
Face à cette situation peu reluisante, l’exécutif annonce, à partir de 2027, la formation de 100 000 jeunes par an selon les besoins des entreprises, l’accès de 100 000 autres à une première expérience professionnelle et le développement de la formation par apprentissage, avec une capacité annuelle portée entre 150 000 et 200 000 bénéficiaires.
Ces objectifs témoignent d’une prise de conscience. Ils soulèvent néanmoins une interrogation fondamentale : comment s’assurer que les formations proposées débouchent sur des emplois durables et correctement rémunérés ?
Les dispositifs d’insertion supplémentaires sont inutiles dans une économie qui crée suffisamment d’emplois productifs, qui valorise les compétences et qui offre des perspectives aux diplômés comme aux jeunes sans qualification. L’adéquation entre formation et besoins des entreprises est indispensable, mais elle ne saurait remplacer une stratégie ambitieuse de création d’activités.
La promesse d’accompagner 60 000 entreprises afin de favoriser leur développement et leur pérennité va dans le bon sens. Encore faudra-t-il que les très petites entreprises et les PME accèdent réellement au financement, aux marchés publics et aux débouchés commerciaux.
Le défi est aussi politique. Une jeunesse qui ne trouve ni emploi, ni logement accessible, ni perspectives d’émancipation finit par perdre confiance. L’enjeu dépasse les statistiques du chômage : il touche à la crédibilité même du contrat social.
École et santé : sortir de la réforme sur le papier
La cheffe du gouvernement annonce vouloir porter à au moins 80 % la proportion des élèves maîtrisant les apprentissages et compétences fondamentaux à l’horizon 2031. Elle fixe également l’objectif de zéro décrochage scolaire d’ici 2030.
L’ambition est élevée et nécessaire. Mais l’école publique ne se redressera pas à coups d’indicateurs seulement. Elle exige des enseignants suffisamment nombreux et bien accompagnés, des établissements convenablement équipés, une meilleure orientation, un soutien individualisé aux élèves en difficulté et une attention particulière aux zones rurales.
L’objectif de zéro décrochage constitue une promesse politique forte. Sa réalisation dépendra de la capacité à repérer précocement les élèves menacés de rupture, à comprendre les causes de leur abandon et à leur proposer des parcours alternatifs crédibles.
Le même impératif de résultats vaut pour la santé. Le gouvernement reconnaît implicitement les limites d’une approche centrée sur l’extension de la couverture sociale en annonçant vouloir passer de la généralisation des droits à un accès effectif, équitable et durable à des soins de qualité.
Le renforcement des ressources humaines, la modernisation des urgences, l’amélioration de l’accueil des patients, le développement de l’assistance médicale urgente et la mise en place d’un système national d’information sanitaire figurent parmi les pistes avancées.
C’est ici que se jouera une grande partie de la crédibilité du quinquennat. Pour les citoyens, la réforme sanitaire ne se mesure pas au nombre de cartes ou d’affiliations, mais au temps d’attente, au coût des traitements, à la disponibilité des médecins et à la possibilité d’être soigné dignement dans un hôpital public.
L’État social ne peut être considéré comme achevé et effectif tant que le droit théorique aux soins ne se traduit pas par un service réellement accessible.
Lutte contre la corruption : le rendez-vous de la crédibilité
Sur le terrain de la moralisation de la vie publique, la déclaration promet de renforcer le dispositif national d’intégrité, notamment par la pénalisation de l’enrichissement illicite, la sanction des conflits d’intérêts, le renforcement des déclarations de patrimoine et la lutte contre les pratiques anticoncurrentielles.
Le gouvernement annonce également des mécanismes de contrôle des marchés publics et des investigations sur les éventuelles ententes dans les appels d’offres. Il prévoit que 30 % de la valeur des marchés concernés soient réservés légalement aux petites et moyennes entreprises marocaines.
Ces annonces touchent à un point sensible : la confiance dans l’action publique. La corruption et les situations de rente ne constituent pas seulement des problèmes éthiques. Elles affectent la concurrence, renchérissent les dépenses collectives, pénalisent les entreprises honnêtes et alimentent le sentiment que les opportunités ne sont pas distribuées équitablement.
Mais c’est précisément sur ce sujet que les intentions seront jugées à l’aune des actes. Le renforcement des textes ne suffit pas si les contrôles sont inexistants ou laxistes, si les conflits d’intérêts ne sont pas effectivement sanctionnés ou si les institutions chargées du contrôle manquent de moyens et d’autonomie opérationnelle.
La commande publique peut devenir un instrument de développement des entreprises nationales. Encore faut-il garantir des procédures transparentes, un accès équitable aux appels d’offres et un contrôle rigoureux de l’exécution des contrats.
La crédibilité de l’exécutif dépendra moins de la fermeté incantatoire que de sa capacité à appliquer les mêmes règles à tous.
Une décentralisation qui reste à concrétiser
La réduction des disparités territoriales constitue un autre axe structurant du programme. Le gouvernement prévoit de porter à au moins 12 milliards de dirhams, à partir de 2027, les transferts financiers destinés aux régions. Il annonce également la poursuite des contrats-programmes entre l’État et les collectivités territoriales, avec des objectifs explicites en matière d’emploi, d’investissement et de réduction des écarts.
Cette orientation est essentielle pour un pays où les possibilités d’accès aux soins, à l’éducation, aux transports et à l’emploi varient encore considérablement selon les territoires.
La question ne se limite pas seulement aux ressources financières. Elle touche aussi aux responsabilités, aux compétences administratives et à la capacité à concevoir puis à exécuter des projets adaptés aux besoins locaux.
Une région ne devient pas un moteur de développement parce qu’elle reçoit davantage de crédits ou de subsides . Elle doit disposer d’un personnel comptent, des moyens de décider, de planifier et de rendre compte de ses résultats. Sans un véritable transfert de compétences et une administration déconcentrée efficace, la décentralisation risque de demeurer un principe généreux davantage qu’une réalité vécue.
Le programme rural de réhabilitation ou de construction de 100 000 logements, assorti d’une aide directe de 40 000 dirhams pour les ménages éligibles, illustre cette volonté d’agir sur les conditions de vie. Son succès dépendra de l’adaptation des critères d’accès, de l’accompagnement technique et de la capacité à répondre aux besoins réels des familles.
Le pari économique : investir sans creuser les déséquilibres
Sur le plan productif, le gouvernement mise sur l’industrie, l’investissement privé, la transformation numérique, les énergies renouvelables et la valorisation des chaînes de valeur nationales. Il vise une contribution du secteur privé à hauteur du tiers de l’investissement national et ambitionne d’accueillir 26 millions de touristes en 2030.
Le programme prévoit également de porter à plus de 52 % la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à l’horizon 2030 et de mobiliser 1,8 milliard de mètres cubes d’eau grâce au dessalement à l’horizon 2031.
Ces orientations répondent à des enjeux stratégiques : compétitivité, sécurité énergétique, stress hydrique et création de valeur. Elles peuvent renforcer le positionnement du Maroc dans une économie mondiale en pleine recomposition.
Mais une politique d’attractivité ne se juge pas uniquement au volume des investissements annoncés. Elle doit aussi être évaluée à l’aune des emplois créés, de la qualité des postes, de la sous-traitance locale, du transfert de technologie et de la capacité à faire émerger un tissu d’entreprises nationales compétitives.
Le défi consiste à éviter que les grands projets ne fonctionnent en circuit fermé, avec des retombées limitées sur l’économie locale. L’investissement doit irriguer les PME, soutenir l’innovation et favoriser l’émergence d’activités à plus forte valeur ajoutée.
À cet égard, la promesse d’une économie plus productive et moins dépendante des importations mérite d’être suivie de près. La souveraineté économique ne se décrète pas : elle se construit par la maîtrise des compétences, la solidité des entreprises et la capacité à produire localement ce que le pays importe massivement.
Une gouvernance à l’épreuve de ses propres engagements
La déclaration de Fatima Ezzahra El Mansouri repose sur une ambition cohérente : faire converger croissance économique, justice sociale, efficacité de l’État et souveraineté stratégique. Elle reconnaît les limites du modèle lorsque les investissements ne produisent pas suffisamment d’emplois ou lorsque les réformes ne se traduisent pas par une amélioration visible des services publics.
Reste la question centrale de la mise en œuvre. Le programme évoque de nombreux objectifs chiffrés, mais leur réalisation exigera des calendriers précis, des responsabilités clairement établies, des financements identifiés et des mécanismes de suivi accessibles au public.
La discipline budgétaire annoncée rend cette exigence d’autant plus importante. Comment financer simultanément l’amélioration des retraites, l’augmentation des aides sociales, le renforcement de la santé et de l’école, les investissements hydriques et les programmes d’emploi, tout en maintenant le déficit sous contrôle ? La déclaration fixe des objectifs macroéconomiques, mais leur compatibilité devra être démontrée par des arbitrages budgétaires transparents.
La cheffe du gouvernement promet enfin de travailler avec la majorité, l’opposition, les partenaires sociaux, le monde économique, la société civile et les médias. Cette ouverture constitue un signal institutionnel positif. Elle ne prendra cependant tout son sens que si le dialogue permet d’infléchir les décisions, de corriger les erreurs et de rendre des comptes.
Au fond, la déclaration de politique générale est un contrat politique dont la valeur ne se mesurera pas à l’ampleur des engagements, mais à leur réalisation. Le Maroc n’attend pas seulement un gouvernement capable de présenter une vision ambitieuse. Il attend un exécutif capable de réduire la distance entre les promesses officielles et la réalité quotidienne.
Et à cet égard, force est de constater que les mesures annoncées sont d’une telle justesse et répondent si précisément aux attentes exprimées par les citoyens que l’opposition, elle-même, aura bien du mal à y trouver matière à contestation. C’est là que se jouera le bilan de Fatima Ezzahra El Mansouri en 2031 : non pas dans le nombre de réformes annoncées, de milliards mobilisés ou de stratégies lancées, mais dans ce qui aura changé concrètement dans la vie des Marocains. Le reste relèvera de la communication politique. Et les citoyens, eux, attendent des résultats.








