« L’administration, dans un grand pays, c’est le pays lui-même »

Émile de Girardin (Publiciste et homme politique français. 1802-1881).

Jadis et bien que le Maroc ait connu des gouvernements dits technocrates, on prêtait peu d’attention au niveau de compétences techniques des Ministres, mais plutôt à leurs capacités à diriger, à orienter, à conduire et à animer une équipe, qu’ils aient une appartenance politique ou non. D’ailleurs de nombreux Ministres qui n’avaient ni les diplômes requis, ni la technicité souhaitée, ont marqué leur parcours et réussi brillamment leurs missions.

Pourquoi ?

Tout simplement parce qu’ils pouvaient compter sur les compétences dont regorgeait l’administration pour réaliser leur programme d’action, parfois même pour le définir, du simple cadre, au Secrétaire Général, en passant par les chefs de service, les chefs de division et les Directeurs centraux. Le Ministre agissait, tel un pilote dont les prouesses sur un circuit dépendent de la puissance du moteur sous le capot, ou un cocher donnant à ses chevaux le tempo qu’il faut pour imprimer la juste vitesse à la conduite de sa diligence.

Aujourd’hui, un Ministre politico-technocrate dont le CV, bien que truffé de diplômes, est encore plus apprécié si son vécu professionnel venait à coïncider avec le secteur qui lui est confié. J’en conviens, sauf que je pose encore la question, pourquoi ?

La réponse à mon avis, c’est qu’au sein de l’Administration qui a tant souffert des départs volontaires à la retraite, les compétences se raréfient davantage, la relève y est quasiment absente, l’encadrement quand il existe est boiteux et les recrutements, même rares, ne font qu’entasser un personnel souvent peu mobilisé, mal ou sous-utilisé. Une grande partie de ce personnel dont le salaire est bien garanti, trouve dans la seule non attribution des déplacements fictifs ou autres avantages bassement matériels, un facile argument pour se confiner dans le lit douillet de l’oisiveté bien accueillante. Même les rares compétences qui ont osé se porter candidates aux postes de responsabilité ont souvent été déboutées par un système de sélection, au départ voulu transparent et basé sur le mérite, qui a rapidement viré à une mascarade bien orchestrée, avantageant les bénis des Dieux, mais surtout ouvrant la voie à l’envahissement de l’administration par la médiocrité. Une pandémie qui arrange certains responsables pour cacher eux-mêmes leurs limites, tout en focalisant leur pénible effort à traiter les dossiers du moment, ceux qui s’inscrivent dans la verticalité hiérarchique et qui de surcroît leur donne l’occasion de plaire au grand Manitou.

Celles et ceux qui font encore preuve d’abnégation se refusent à ce jeu de dupes et assistent médusés et impuissants au délitement de l’Administration et finissent à l’usure, par se démotiver et se retirer dans la discrétion pour laisser la place à la forme au détriment du fond.

Pendant ce temps, les bureaux d’études prennent place et étalent leurs tentacules à la faveur de Ministres généreux les réglant rubis sur ongle, pour une stratégie, un diagnostic ou de simples ordonnances orientant et dirigeant l’Administration vers des objectifs bibliques indiscutables. Les cadres avisés opérant dans les différents secteurs considérés, n’ont pas droit à la parole et n’ont de solution que d’endosser la blouse de simples exécutants, forcés par une hiérarchie elle-même peu convaincue, mais bienveillante pour espérer la paix et la bénédiction du Père supérieur.

Comme la nature a horreur du vide et l’Administration aussi, de nombreux opérateurs du secteur privé en profitent pour gagner de l’espace et acculer l’administration à fléchir l’échine pour servir leurs appétits insatiables.

Qui veut tuer son chien l’accuse de rage. Il me semble que l’on ait appliqué le même adage à l’Administration qui a été sans cesse dénigrée et accablée de Bureaucratie pour la délester de ses attributions et limiter son action, au nom de la bonne gouvernance ; ce terme barbare des temps modernes auquel on a voulu donner un sens au moyen du sempiternel programme de réforme et de modernisation de l’Administration, conduit par un Département ministériel peu écouté, voire ignoré, dont la transversalité ne lui donne aucun pouvoir sur le reste des Départements ministériels. Si une telle situation afflige l’Administration centrale, elle doit être encore plus préoccupante au niveau local et montre plus particulièrement à quel point est cruciale la question de la disponibilité des compétences humaines dans les territoires, en mesure de porter le programme ambitieux de la régionalisation et de la décentralisation. Aujourd’hui, louanges sont faites au Gouvernement pour ses Ministres « compétents ». Soit ! L’Administration qui leur est léguée après plusieurs années de léthargie, est-elle en mesure de porter leurs ambitions politiques ? J’espère en tout cas, que les Ministres se poseront cette question dès les premiers jours de leur prise de fonction et que la réponse soit appréciée dans le cadre d’une approche globale de la problématique, devant conduire à la mise en place nécessaire d’un nouveau modèle d’Administration.

Sa conception et sa mise en œuvre, devrait être un chantier prioritaire du Gouvernement, une responsabilité solidaire de tous les Ministres, en vue de réhabiliter cette grande institution qui a toujours réglementé, dirigé, incité, encadré et régulé le processus de développement de notre pays. Rien ne vaut cette belle citation de Jean Jaurès pour accompagner cet espoir: « L’abondance est le fruit d’une bonne Administration ».

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