Entretien avec l’historien belgo-marocain Farid Bahr : De Hassan II à Mohammed VI, il y a une constance politique et diplomatique

L’historien belgo-marocain Farid Bahri.

L’historien belgo-marocain Farid Bahri revient au Canard Libéré sur la marche du Maroc vers l’affirmation de sa souveraineté nationale. De l’exil de Mohammed V aux résistances populaires, des négociations diplomatiques à la récupération progressive des provinces sahariennes, il montre comment l’action combinée du roi, des militants et du peuple a façonné l’indépendance du Royaume et consolidé sa position régionale, jusqu’aux récentes évolutions diplomatiques incarnées par la résolution historique 2797 du Conseil de sécurité.

Propos recueillis par Jamil Manar 

La Canard Libéré : le Maroc a connu une situation coloniale unique, partagé entre un protectorat français, un protectorat espagnol et un statut international à Tanger. Que représente, selon vous, l’année 1955 dans la mémoire collective marocaine, au regard de cette double tutellecétrangère ?

Farid Bahri : l’année 1955, dans le for intérieur des Marocains, symbolise à la fois la joie et l’inquiétude. La joie du retour du souverain, parti en tant que sultan et revenu en tant que roi Mohammed V, après deux interminables années d’exil. Pas seulement, le premier roi de l’indépendance revient avec l’accord de Celle-Saint-Cloud assurant un« statut d’Etat indépendant uni à la France par les liens permanents d’une union librement consentie et définie » indique le communiqué du 6 mars 1955. C’est le début de « l’indépendance dans l’interdépendance ». Feu Mohammed V regagne donc le pays en tant que chef d’Etat à part entière.

L’année 1955 est chargée d’inquiétude et surtout d’incertitude eu égard au triple découpage de l’Empire chérifien comme vous le mentionnez dans votre question. Tout reste à faire ou presque. L’émancipation de la zone khalifale au nord et les provinces du sud ainsi que de la zone internationale de Tanger reste à discuter

C’est enfin, dans une perspective politique et sociale, une année dure émaillée d’actes de résistances sanglants contre la présence française ou de tout représentant de l’ordre colonial, et cela depuis la déposition du Sultan Moulay Mohammed. N’oublions pas que l’été 1955 est l’un des plus mouvementés depuis les débuts du Protectorat. Le pays est somme toute sens dessus dessous. C’est donc un sentiment anxiogène qui domine chez les Marocains à la veille de l’indépendance.

Le discours du 18 novembre 1955 de feu Mohammed V a symbolisé la fin du protectorat et le retour à la souveraineté nationale. Quels ont été, selon vous, les principaux ressorts diplomatiques et populaires qui ont permis cette libération progressive du territoire national ?

Tout d’abord ce n’est pas la première allocution-phare de feu le roi Mohammed V. On peut déceler les prémices du discours du 18 novembre dans celui du 10 avril 1947 à Tanger. C’est probablement là un moment charnière dans le basculement du Maroc vers l’Indépendance. Le Sultan Moulay Mohammed ben Youssef, à l’immense surprise des Français, avait franchi le Rubicon. Les relations entre le Palais et la Résidence générale ne seront plus jamais pareilles après Tanger.

« Progressive » c’est bien le qualificatif adéquat. Une première forme de volonté d’autonomie se trouve en germe déjà dans les protestations contre le Dahir berbère. Mais les choses sérieuses débutent avec le manifeste de 1944, tout ceci sous l’œil bienveillant du futur roi Mohammed V qui parraine le mouvement dès 1943. Ensuite, on passe à la vitesse supérieure en 1951 avec le Mouvement national où tous les indépendantistes se rassemblent autour du parti de l’Istiqlal. En 1951 la longue grève du sceau du sultan s’achève contrainte et forcée mais le futur premier roi du Maroc indépendant n’a pas encore dit son dernier mot en communiquant un mémorandum à Paris où il souhaite la refonte des relations franco-chérifienne. Enfin, il y a l’action d’indépendantistes comme Allal el-Fassi et Abdelkhalek Torrès qui font avancer la cause marocaine sur la scène arabe depuis Le Caire et la toute fraîche Ligue Arabe. Sans oublier, les boycotts au quotidien (refus de Ben Arafa, fermeture de magasins, grèves, protestations, boycott de produits français etc.) par les citoyens marocains pour protester contre la politique du protectorat. 

Bref, c’est l’alliance et la conjonction de ces divers dynamiques, entre un roi, ses sujets et les militants pour l’indépendance qui mettent le Maroc sur les rails de l’émancipation.

Beaucoup considèrent la Résolution 2797 du Conseil de sécurité comme un jalon historique comparable, à certains égards, à celui de 1955. Peut-on dire que le Maroc vit aujourd’hui une seconde consécration de sa souveraineté ?

Oui c’est l’aboutissement d’une diplomatie entamée sous feu le roi Hassan II. L’empire chérifien sera très tôt amputé de son Sahara et cela dès l’entame du XXe siècle par le jeu des alliances et des accords principalement entre Paris, Londres et Madrid. Touat, Saoura, Tiddikelt, Gourara et Tindouf faisaient la bay’a (allégeance ) au Sultan, ce qui atteste de leur marocanité. Au Maroc, tous ces territoires orientaux lui seront arrachés sans vergogne par l’impérialisme français. Ensuite au Sud, l’Espagne arrache Sequiat al-Hamra et Oued el-Dahab à la souveraineté marocaine. Alors sans aller très loin et remonter à 1955, on peut rapprocher cette résolution 2797 aux accords de Madrid du 16 novembre 1975, et à la résolution onusienne 3458 B qui rétrocédait au Maroc les deux provinces sahariennes sous domination madrilène.

Depuis l’indépendance, la question du Sahara a souvent été décrite comme la «seconde bataille de l’unité nationale». Comment cette cause a-t-elle façonné la conscience nationale et le rapport du Maroc à la souveraineté ?

Au lendemain de l’indépendance de la zone française, le Maroc a « plusieurs chats à fouetter ». Il y a la question de la zone khlalifale. Les discussions avec l’Etat franquiste vont être ardues. Il y a ensuite la zone de Tanger. Elles reviennent au territoire national respectivement le 7 avril 1956 et le 29 octobre 1956. Ensuite, il y a le retour de Tarfaya en 1958 et enfin la ville de Sidi Ifni est rétrocédée en juin 1969. Vous voyez, le chemin vers l’indépendance du Maroc est semé d’embûches. A vrai dire ce sont plusieurs fêtes d’indépendances que l’on devrait célébrer. Cependant, c’est la Marche verte qui, par son caractère exceptionnel populaire forge la conscience nationale sur l’absolue nécessité de récupérer un territoire marocain pris au Maroc mutilé par l’occupation . C’est pour cette raison qu’à partir de 1975, le retour du Sahara marocain dans le giron de la mère-partie va devenir la clef de voûte du nationalisme marocain.

Enfin, à la lumière de cette commémoration et du nouveau contexte diplomatique, comment analysez-vous la trajectoire du Maroc : d’un pays cherchant à reconquérir son unité territoriale à un acteur régional dont la stabilité et l’influence sont désormais reconnues ?

De feu Hassan II à S.M le roi Mohammed VI, il y a une constance et une continuité historique et diplomatique par rapport à faux conflit du Sahara. Une persévérance inouïe de toutes les instituons étatiques, et une union sacrée de toute les forces vives de la nation ont fini par apporter leur fruit et aboutir à cette résolution du 31 octobre 2025. De feu Mohammed V à SM Mohammed VI, le Royaume chérifien s’est toujours situé du bon côté de la géopolitique. La politique pro-alliée et antivichyste du Sultan Mohammed ben Youssef, la diplomatie pro-occidentale de feu Hassan II, l’ouverture sur l’Afrique sub-saharienne combinée à une diplomatie d’ouverture aux Amériques de SM Mohammed VI, les rois du Maroc depuis l’indépendance ont su faire du Royaume un acteur incontournable de la région, en capitalisant sur sa position géostratégique privilégiée entre Méditerranée, Atlantique et Sahara à l’opposé même de ce qu’ a été la trajectoire algérienne. C’est ce que les Américains ont vu et compris que l’intégrité territoriale du Maroc est un impératif absolu.

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