Alors qu’elle est censée bénéficier aux foyers les plus modestes, la farine subventionnée fait l’objet de détournements massifs orchestrés par certains minotiers peu scrupuleux. En maquillant les quantités ou en écoulant frauduleusement la marchandise, ils détournent à leur profit une aide publique destinée à garantir la sécurité alimentaire.
Ahmed Zoubaïr
En pleine discussion du budget 2026, une piste pour rationaliser la dépense publique fait une entrée fracassante dans l’actualité. Il s’agit de la subvention accordée dans le cadre de la compensation à la farine subventionnée. Un puits avec fonds, beaucoup de fonds, ou les politiques n’ont jamais osé s’aventurer. Sujet sensible et hors des radars du débat national car touchant à la pitance quotidienne de millions de Marocains défavorisés. Jusqu’à ce que le chef du groupe PAM a la première Chambre, Ahmed Touizi, ne mette les pieds dans le plat. A sa façon. En accusant en pleine séance parlementaire des minotiers de mélanger la farine soutenu par l’Etat avec du papier. Avant qu’il ne se rétracte le lendemain devant la gravité de ses allégations pour clarifier son propos. Pour lui, il voulait attirer l’attention sur la fraude massive dont fait l’objet ce produit essentiel par un jeu de fausses factures, pratiqué par certains minotiers malhonnêtes, pour toucher plus de blé de manière indue. C’est que l’élu, a affirmé aux enquêteurs de la BNPJ après que le parquet de Rabat eut décidé d’ouvrir une enquête sur cette affaire.
Failles
Le dispositif d’accès à la farine subventionnée au Maroc, articulé autour de la filière du blé tendre, revêt une dimension stratégique à la fois sociale et économique. Il vise à garantir l’approvisionnement en pain à un prix abordable pour les ménages vulnérables tout en assurant la viabilité de la chaîne de production. Toutefois, ce dispositif, bien que bien ficelé sur le papier, comporte bien des failles exploitées par des minotiers peu scrupuleux. Ce qui donne lieu à des fraudes, irrégularités et autres détournements. Le système mis en place est facile à dévoyer comme le montrent plusieurs scandales qui ont éclaté par le passé. A l’image de celui du trafic du blé subventionné instruit par la justice en 2020. Un rapport circonstancié établi par l’inspection générale des finances a pointé du doigts une dizaine de minotiers issus de différentes villes du pays. Ces derniers sont fortement soupçonnés d’être impliqués dans un circuit de trafic de la farine nationale de blé tendre (FN-BT), suite au démantèlement de plusieurs réseaux, à l’image de celui débusqué à Khouribga en 2019 par la gendarmerie royale.

Le ciblage des populations-cible reste problématique. Certaines associations et professionnels estiment que des entreprises bénéficiaires de la subvention ne desservent pas les populations en question, ce qui fait que la farine subventionnée n’atteint pas les ménages défavorisés. Certains propriétaires de moulins et des intermédiaires vendent la farine subventionnée au prix du marché, ce qui leur permet de détourner l’argent public et de se faire une marge confortable sur le produit vendu au prix fort. Le sac de 50 kg peut parfois atteindre jusqu’à 160 DH alors que son prix officiel est fixé à 100 dirhams. La farine subventionnée de 2,20 DH le kilo, fixé par les pouvoirs publics, devient rare. Des «lots fantômes» seraient aussi déclarés sur le papier pour bénéficier du soutien public, tandis que la farine est écoulée au prix du marché, voire stockée dans des entrepôts clandestins pour alimenter la spéculation. La farine subventionnée est censée nourrir les plus modestes. Mais pour certains minotiers bien inspirés, elle nourrit surtout… leur portefeuille. Grâce à un savant mélange d’opacité, de complicités et de documents bien cuits, la chaîne de production devient une fabrique à subventions détournées. Une baguette magique pour transformer l’argent public en profits personnels indus.
Le contrôle, bien que renforcé sur le plan juridique, reste jugé insuffisant par certains observateurs. Les rapports indiquent des saisies de farine non conforme (33 tonnes jusqu’à septembre 2025) et la perte d’autorisations pour plusieurs minoteries agrées après des opérations de contrôle menées par l’ONSSA. Le dispositif de subvention de la farine a été mis en place pour remplir une mission sociale majeure : stabiliser les prix d’un produit de base dans un contexte de pressions inflationnistes, de sécheresse, d’importation accrue de blé. Les mesures prises en 2025-26 montrent une volonté d’encadrement plus stricte ( lire encadré). Cependant, l’efficacité réelle dépend de la qualité de l’application: traçabilité, contrôle des acteurs, ciblage. Or, dans ce domaine, les signaux d’alerte se multiplient. Un scandale désormais sur la place public, après la sortie tonitruante du député PAM, qui coûte cher au contribuable. Pendant que certains font tourner les moulins à paroles, d’autres détournent les subventions… à leur profit. Quand certains élus mettent la main à la pâte…et le doigt dans le pot de confiture…
Sur le papier, tout semble fonctionner …
Pour la campagne 2025-2026, le gouvernement a instauré un cadre réglementaire rigoureux destiné à sécuriser la filière du blé tendre et la production de « farine nationale subventionnée ». Voici comment s’articulent les principales étapes selon un arrêté paru au Bulletin officiel du 2 octobre 2025
· Achat encadré du blé tendre : via l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL), des appels d’offres sont lancés auprès des commerçants de céréales ou des coopératives agricoles déclarées, en vue d’acquérir le blé tendre destiné à la mouture.
· Prix plafonné et subvention aux producteurs/minoteries : le prix de vente du blé tendre aux minoteries est fixé (par exemple 258,80 dirhams le quintal ), et l’État compense l’écart entre ce coût et le prix de vente à la sortie d’usine.
· Normes de production et modalités de vente : un arrêté distingue deux catégories de farine (nationale et «spéciale »), chaque catégorie étant soumise à un taux d’extraction précis (81 % pour la nationale, 74 % pour la spéciale) et à des coûts de mouture normés. Le conditionnement est normé (sacs de 50 kg avec bande verte, affichage clair du prix).
· Prix public et ciblage géographique : la farine subventionnée est mise à la disposition des consommateurs à un prix public maximum (par exemple 200 dirhams le quintal), avec un tarif fortement inférieur dans les provinces du Sud (100 dirhams).
· Traçabilité et contrôles renforcés : afin de limiter les fraudes, un système de suivi est prévu, incluant des inspections des minoteries, des prélèvements d’échantillons, des sanctions pour non-conformité. L’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) indique avoir saisi des quantités de farine impropre et retiré des autorisations pour des minoteries non conformes.
· Coûts pour l’État : le soutien à cette filière reste important : entre janvier et août 2025, environ 880 millions de dirhams ont été mobilisés pour la farine nationale de blé tendre, tandis que le coût global (blé importé + farine) s’élevait à 1,137 milliard de dirhams.
Minoteries, magouilles et mandats
Censée permettre aux Marocains les plus modestes de manger du pain à prix doux, la farine subventionnée devient parfois un ingrédient de choix dans une recette de fraude bien huilée. Certains minotiers n’en font pas que du pain : ils en font surtout du blé. Beaucoup de blé. Eh oui, le pain du pauvre n’a jamais été aussi convoité. Surtout par ceux qui, paradoxalement, ne le mangent pas. Dans un Maroc où lkhobz ( le pain) demeure sacré, la farine subventionnée représente une manne… pour ceux qui savent en détourner les sacs. Bienvenue dans la grande boulangerie du détournement institutionnalisé, où certains minotiers transforment l’argent public en bénéfices privés à coups de balances faussées, de livraisons fantômes et de laxisme…
Officiellement, l’État subventionne une farine dite « nationale » pour garantir le pain à 1,20 dirham. En coulisse, des tonnes de cette farine prennent la poudre…d’escampette. Une tout autre direction : vendues sous le manteau ou réinjectées dans des circuits industriels. Une véritable transformation alchimique : le sac subventionné à prix cassé devient une affaire juteuse, parfois trois ou quatre fois plus chère sur le marché parallèle. Mais comment une telle combine est-elle possible ? La recette est simple : une pincée de déclarations de production gonflées, un soupçon de complicités bien solides, une louche de contrôles laxistes… et le tour est joué. Tant que les stocks sont officiellement livrés et les documents en règle, tout le monde ferme les yeux. Même l’administration, parfois éclaboussée de farine.
Dans certaines provinces, les bénéficiaires eux-mêmes s’étonnent de ne jamais voir la couleur de cette farine soi-disant disponible en quantités suffisantes . Mais quand le blé file dans d’autres circuits, ce sont les citoyens modestes qui en paient le prix : qualité douteuse, pénuries locales et… un trou béant dans les caisses publiques. Le plus ironique dans l’histoire ? C’est que cette fraude est presque… tolérée. Elle perdure, année après année, malgré les alertes, les rapports et les enquêtes mollement engagées. Car dans cette chaîne de pain et de profits indus, certains ont les mains bien plus sales que farineuses. Et pendant que les sacs de farine disparaissent, les citoyens, eux, continuent de croire qu’ils mangent du pain subventionné… alors qu’ils croquent dans l’illusion.
Mais chut… le pain quotidien est devenu un sujet sensible. D’autant que certains meuniers sont aussi des élus. Le chef du groupe parlementaire du PAM Ahmed Touizi, par qui le scandale est arrivé, s’est livré sous la coupole à une attaque au vitriol mais pas désintéressée. Car derrière les grands principes de justice sociale et de défense des deniers publics qu’il a brandis se cache une lutte d’influence locale : celle qui l’oppose à un concurrent politique direct également gros distributeur de farine dans la région d’El Haouz. Dans ce duel politique en prévision des prochaines législatives, la farine devient une arme. Le député n’a pas cité de nom, mais les initiés ont deviné la cible : le minotier influent de la même circonscription que lui et dont les camions sont plus visibles que ses promesses électorales peu digestes..








