Football : Aït Menna, le jeu et le hors-jeu 

Hicham Aït Menna.

Celui qui a promis monts et merveilles au Wydad a été contraint pour cause de mauvais résultats de déposer sa démission deux ans à peine après avoir pris les rênes du club. Radioscopie d’un échec annoncé. 

Saliha Toumi

Le Wydad vient clairement d’entrer dans une zone de turbulences. Le club traverse une période agitée, marquée par des résultats médiocres, des choix contestés et un climat de plus en plus tendu. Une crise officialisée par un communiqué laconique balancé dimanche 3 mai dans la soirée, à une heure où même l’espoir a déserté les tribunes. Le bureau directeur y a annoncé, à la surprise matinée de colère des wydadis, qu’il remettra son mandat lors de la prochaine assemblée générale élective.

La défaite de trop des Rouges ce dimanche-là, face à la Renaissance Zemamra (1-0) à l’issue de la 18e journée de la Botola Pro, a fini par précipiter le départ d’une direction aux abois, consciente de son incapacité à redresser la barre. « Un départ aux allures de naufrage, ou l’on quitte le navire plus qu’on ne passe le relais», fustige, amer, un adhérent. Cette nouvelle contre-performance laisse le Wydad à la quatrième place avec 31 points, mais surtout dans une dynamique négative à ce stade de la saison. Le communiqué évoque une décision prise « dans le respect des responsabilités et des engagements ». Une formule élégante pour dire que le divorce était devenu inévitable. Fin de parcours pour le président Hicham Aït Menna, et fin d’une séquence qui aura surtout démontré que les promesses irréfléchies finissent toujours par mettre hors-jeu leurs auteurs.

Et pourtant, tout avait commencé en fanfare. Le 4 juin 2024, Hicham Aït Menna, richissime homme d’affaires de Mohammedia qui a cédé aux sirènes de la politique en devenant à l’issue des législatives de 2021 député sous la bannière du RNI, se porte candidat à la chefferie du club casablancais, via son compte Instagram où il annonce la couleur en s’engageant un peu trop : «Je tiens à informer le public du Wydad et l’opinion sportive marocaine que je me présente officiellement à la présidence du Wydad Al Oumma. Je vous promets de faire de mon mieux pour transformer le Wydad en un club de classe mondiale, compétitif sur tous les fronts, nationalement, continentalement et mondialement». Ainsi va Aït Menna, il a le front d’annoncer des choses mirifiques sur un coup de tête. C’est son côté casse-cou qui le rend parfois sympathique, voire attachant. Or, deux saisons plus tard, le chantier Wydad ressemble moins à une bâtisse solide qu’à une maison qui vacille. Crise de résultats, crise de confiance, crise de gouvernance. Entre le storytelling et le tableau d’affichage, il y a visiblement eu perte en ligne.

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L’arrivée de Hicham Aït Menna s’inscrit dans un contexte trouble et troublant marqué par l’incarcération de son prédécesseur Said Naciri pour trafic de drogue. Pour Aït Menna qui a toujours rêvé de présider aux destinées du WAC dont il est un grand fan, c’est l’aubaine. L’occasion à ne pas manquer. Surtout que ce riche héritier a les moyens de son ambition et dans l’univers footballistique national, un tel atout est décisif dans l’élection des présidents de clubs ( lire encadré)

Critiques acerbes

Mais le CV du nouveau patron n’était pas non plus exempt de zones d’ombre: quelques mois plus tôt, il quittait presque dans la précipitation un Chabab Mohammedia relégué en mars 2025 en deuxième division après l’avoir fait monter en première au terme de la saison 2019-2020. Un bilan peu concluant, lui ayant valu des critiques acerbes sur fond de graves accusations dans les milieux de l’ancienne cité des fleurs, qui a valeur d’avertissement et aurait dû inviter à plus de prudence du côté du WAC. Mais les faiseurs des présidents qui doivent être aujourd’hui dans leurs petites godasses ont préféré prendre le risque Aït Menna. Ils en voient aujourd’hui la couleur…

Une gestion à haute intensité… surtout sur le marché des transferts. Depuis un an, le Wydad de Ssi Hicham s’est transformé en hall de gare version mercato permanent. À chaque fenêtre, on recrute, on prête, on rappelle, on libère. Bref, on brasse. Beaucoup. Selon Transfermarkt, près de 75 mouvements ont été enregistrés en trois mercatos. Un chiffre qui donne le tournis et qui inclut tout : transferts définitifs, prêts, retours de prêts et départs en fin de contrat. Dans le détail, la saison 2024-2025 a tourné à l’overdose : 25 arrivées et 26 départs à l’été 2024, puis 9 recrues et 14 sorties en hiver 2025. Et comme l’appétit vient en brassant, l’été suivant a ajouté une vingtaine de mouvements supplémentaires avant même la clôture du mercato. Résultat : un effectif instable, une identité floue, et une impression que la stratégie tient davantage du réflexe que de la réflexion. L’arrivée du technicien sud-africain Rulani Mokwena était censée apporter une colonne vertébrale. Elle a surtout déclenché une razzia sur le marché des transferts, sans parvenir à bâtir un collectif digne de ce nom. Les retouches hivernales n’ont rien arrangé. Et quand le coach étranger a quitté sur des résultats décevants le navire au printemps 2025, remplacé à la hâte par Mohamed Amine Benhachem, le Wydad ressemblait déjà à une équipe en quête de repères et d’identité. Même les aventures internationales ont viré à la démonstration grandeur nature du malaise.

Aux États-Unis, lors du mondial des clubs Fifa en juin 2025 aux États-Unis, le WAC est reparti avec trois défaites dans les bagages, malgré quelques renforts de dernière minute, dont Noureddine Amrabat. Et comme un symbole, le recrutement en octobre 2025 de Hakim Ziyech, censé incarner le saut qualitatif, n’a pas produit l’effet escompté. Beaucoup de bruit, très peu d’impact. Dans cette confusion au top de sa forme, le volet des ventes de joueurs vers l’étranger ne manque pas d’interroger. Transactions peu lisibles, montants rarement clarifiés, logique sportive souvent introuvable : difficile, dans ces conditions, de bâtir un effectif stable. À force de jouer à ce jeu stérile sauf pour des bénéficiaires, le club donne moins l’image d’une institution structurée avec une feuille de route claire que celle d’un marché où les talents s’échangent au gré des opportunités. Ce bizness se paie cash sur le terrain où le constat est implacable : une quatrième place en championnat, loin des standards du club, et une élimination en quart de finale de la Coupe de la CAF. Autrement dit, une saison où l’ambition a surtout relevé d’un jeu incantatoire. Cette foire aux transferts frénétique émerge une vérité cinglante : additionner des talents ne fabrique pas une équipe, pas plus que dépenser sans compter ne garantit des résultats. Espérant un retournement de situation, le public du Wydad est resté fidèle et passionné. Mais il n’a récolté en retour que des déceptions.

Après la désillusion, la colère gronde sur fond de réclamation des comptes: transparence totale sur les fonds du club, avant, pendant et après l’ère Aït Menna. Dans le collimateur des recrutements jugés coûteux et inefficaces, qui auraient fragilisé les finances sans renforcer l’équipe. L’ambiance s’annonce houleuse… Les adhésions pour la saison 2026-2027 sont ouvertes du 5 mai au 5 juin, tandis que les candidatures à la présidence seront déposées du 5 au 20 juin. Une formalité qui intervient dans un contexte chaotique. Désormais, place à la transition. Une transition pleine d’incertitudes et très compliquée pour le club. Reste une question essentielle : le Wydad de Casablanca saura-t-il tirer les leçons de cet épisode? Ou continuera-t-il à confondre mouvement et gesticulation, dynamisme et agitation ?« Plus qu’un revers sur le terrain, c’est une défaite de gestion et de vision qui vient écourter en catastrophe le mandat de Hicham Aït Menna », explique un ancien dirigeant du Wac. Un échec cuisant et une grande désillusion déjà inscrits dans la mémoire du club. Quant à Hicham Aït Menna, qui aspire à redevenir un citoyen ordinaire, l’après-mandat wydadi restera-t-il une simple parenthèse ?

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