Star de réseaux sociaux,ce jeune originaire d’Imilchil connu pour le moussem des fiançailles a su transformer son téléphone en marchepied vers l’hémicycle.
Ahmed Zoubaïr
Avec un téléphone pour tribune et le vécu pour argument, il entend désormais porter les revendications du Maroc profond jusque dans l’hémicycle. Du clic au siège, il n’y a qu’un pas — encore fallait-il le franchir.
À 28 ans, cet influenceur — de son vrai nom Abdelaziz Barik — a su transformer sa popularité sur les réseaux sociaux en un mandat parlementaire, sous les couleurs du Parti de l’unité et de la démocratie (PUD). Élu dans la circonscription de Midelt lors des législatives du 23 septembre 2026, il est devenu l’unique représentant de sa formation à la Chambre des représentants. Une percée qui doit autant à sa notoriété numérique qu’à son ancrage dans un territoire dont il connaît les difficultés de l’intérieur. « Wi-Fi au douar, siège à Rabat » : la formule résume assez bien son parcours atypique.
Originaire d’Imilchil ( région d’Errachidia), au cœur du Haut Atlas, Oussama Barik n’a pas attendu de briguer un siège au Parlement pour s’intéresser aux problèmes de son patelin, identiques à ceux du Maroc des douars et des villages. Il a fait des réseaux sociaux son principal espace d’expression, multipliant les vidéos consacrées aux conditions de vie des populations rurales et montagnardes. Routes dégradées ou inexistantes , villages enclavés, manque d’infrastructures, accès difficile aux soins de santé, fellahs livrés à eux-mêmes et jeunesse en mal de perspectives : autant de sujets qui alimentent ses prises de parole et nourrissent sa popularité. Autant de « likes » qui, ici, valent bien des bulletins de vote.
L’engagement de Oussama puise dans son vécu de montagnard pauvre et marginalisé. Durant son enfance, rejoindre l’école impliquait pour lui de parcourir près de quinze kilomètres à pied. Une épreuve quotidienne qui donne une résonance particulière à ses interventions sur les obstacles rencontrés par les enfants des zones reculées. Après des études universitaires en géographie, il trouve dans le numérique un moyen de médiatiser les dénuements de son territoire, mais aussi de dénoncer les inégalités territoriales qui persistent entre le Maroc des villes et celui des campagnes. La montagne a accouché d’un député — et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’accouchement s’est fait en direct sur les réseaux!
Là où certains découvrent les difficultés du monde rural à travers des rapports administratifs ou des visites officielles soigneusement encadrées, Barik les raconte à partir du terrain. Son téléphone devient une fenêtre ouverte sur des villages que l’actualité nationale laisse trop souvent dans l’ombre. Son langage est direct, accessible, parfois teinté d’humour, mais le fond de son message demeure sérieux : les habitants des zones enclavées ont les mêmes droits que les autres citoyens — une école proche et digne de ce nom, un centre de santé qui soigne et des routes praticables. Bref, le service public ne devrait pas s’arrêter là où s’arrête la 4G.
L’audience du jeune d’Imilchil ne s’est pas construite autour d’un discours politique abstrait, mais sur la mise en lumière de préoccupations concrètes. Derrière chaque vidéo, il y a des milliers d’habitants, de familles et de jeunes qui se reconnaissent dans les situations décrites. Derrière chaque publication, une interpellation des responsables publics et une revendication : que le développement du pays ne s’arrête pas aux portes des grandes villes.
Le passage à la politique institutionnelle était un pari. Une popularité sur Facebook ne garantit pas automatiquement une victoire électorale, pas plus qu’une communauté numérique ne constitue nécessairement un électorat mobilisé. Barik a pourtant réussi à franchir le cap. Pendant la campagne, il a conservé sa méthode, allant à la rencontre des habitants tout en continuant à utiliser les réseaux sociaux pour diffuser ses messages. Face à des candidats issus de formations bien installées dans le paysage politique local, il a misé sur sa connaissance du terrain, sa proximité avec les populations et la crédibilité acquise au fil de ses interventions. Un « influenceur » qui influence jusqu’aux urnes : voilà une innovation qui devrait servir de leçon aux états-majors partisans.
Vécu partisan
Son élection a pour ainsi dire pris des allures de pied de nez aux recettes politiques classiques faites souvent de petites combines . Elle montre que, dans bien des circonscriptions, le lien direct avec les citoyens peut peser lourd face aux machines partisanes. Mais réduire son succès à celui d’un influenceur serait passer à côté de l’essentiel : ce sont aussi les préoccupations d’un territoire démuni qui se sont exprimées dans les urnes. Le vote Barik traduit une attente de représentation plus proche du vécu quotidien et moins éloignée des réalités locales.
Le nouveau député incarne, à cet égard, un profil encore peu courant dans la vie politique marocaine : celui d’un élu dont la notoriété précède l’investiture partisane et qui a fait de la communication numérique un outil de mobilisation citoyenne. Son parcours rappelle également que les réseaux sociaux peuvent servir à autre chose qu’aux polémiques, aux mises en scène, a la diffusion de la médiocrité et à la quête de visibilité. Ils peuvent devenir une caisse de résonance pour des revendications longtemps confinées aux conversations locales.
Reste désormais à transformer l’essai. Car dénoncer une route impraticable dans une vidéo et obtenir les crédits nécessaires à sa réhabilitation sont deux exercices bien différents. Interpeller un responsable sur les réseaux sociaux n’équivaut pas à défendre un dossier devant une commission parlementaire, à suivre un budget ou à contrôler l’action gouvernementale. L’entrée à l’hémicycle ouvre donc un nouveau chapitre, autrement plus exigeant, dans le parcours du jeune élu. Après le buzz, place au travail: la transition n’est pas une mince affaire. Autant de chantiers qui exigent de la persévérance, une connaissance des mécanismes institutionnels et une capacité à nouer les alliances nécessaires sans perdre de vue les engagements pris.
Pour sa première intervention au Parlement, à la suite de la déclaration de politique générale de la cheffe du gouvernement, Oussama Barik est resté fidèle à son credo : défendre les préoccupations concrètes des populations rurales. Réagissant à la mesure d’exonération des factures d’électricité ne dépassant pas 100 DH, le jeune député a soulevé une question pratique qui risque de laisser de nombreux foyers du Maroc profond au bord du chemin.
Comment faire bénéficier de cette mesure les ménages ruraux qui règlent leur consommation d’électricité au moyen de cartes prépayées rechargeables, plutôt que par des factures mensuelles classiques ? Derrière cette interrogation, apparemment technique, se dessine un véritable enjeu d’équité territoriale : une mesure sociale, aussi louable soit-elle, ne peut atteindre pleinement sa cible si ses modalités d’application ignorent les réalités du terrain. En posant cette question dès sa première prise de parole, Barik a illustré sa manière d’aborder la politique: partir du quotidien des citoyens, pointer les angles morts des dispositifs publics et rappeler que le Maroc rural ne saurait rester le grand oublié des politiques sociales. La carte prépayée, décidément, aura été le fil conducteur de son ascension : de quoi recharger aussi sa crédibilité à Rabat.
Barik devra aussi préserver ce qui fait sa singularité : le contact avec le terrain et la liberté de parole qui ont forgé sa réputation. Le Parlement est un lieu de débat et de négociation, mais il peut aussi être celui où les promesses se diluent dans les compromis et les réflexes partisans. Pour le jeune député, l’enjeu sera de ne pas devenir un visage de plus dans le paysage politique, mais de faire vivre une autre manière de représenter les citoyens. Au fond, le véritable test ne se jouera ni sur le nombre de vues de ses prochaines vidéos ni sur l’ampleur de sa communauté numérique.
Il se mesurera à sa capacité à faire avancer les dossiers, à obtenir des réponses et à rendre compte régulièrement à ceux qui lui ont accordé leur confiance. Oussama Barik est arrivé au Parlement avec une légitimité construite sur le terrain et amplifiée par les réseaux sociaux. À lui désormais de prouver que la voix de la montagne peut se faire entendre au-delà des écrans et des déclarations. Car, pour les habitants du Maroc profond, l’essentiel n’est pas d’avoir un député qui parle de leurs difficultés, mais un élu capable de contribuer à les résoudre. Le clic, c’est bien ; le concret, c’est mieux.








