De Paris à Madrid, de Milan à Belgrade, une même colère gagne les rues européennes. Derrière les manifestations, parfois émaillées de violences, se dessine le malaise d’une génération confrontée à la vie chère, aux difficultés de logement, à la dégradation des services publics et à la défiance envers les responsables politiques. Une jeunesse qui refuse de payer la facture d’un système dont elle estime être la grande oubliée.
Laila Lamrani
L’Europe découvre, une nouvelle fois, que sa jeunesse peut devenir un puissant révélateur des crises politiques et sociales. Depuis plusieurs semaines, les manifestations se multiplient sur le continent, portées notamment par des lycéens, des étudiants et de jeunes travailleurs. Les revendications varient selon les pays, mais le sentiment est largement partagé: celui d’un avenir qui se dérobe au moment même où les promesses de réussite continuent d’être brandies par les gouvernants. En France, la contestation partie des établissements scolaires s’est élargie aux questions du pouvoir d’achat, des inégalités et de l’état des services publics. En Espagne et au Portugal, l’envolée des loyers et la difficulté d’accéder à un logement décent nourrissent l’exaspération. En Italie, la hausse des coûts de l’énergie et les tensions sur le niveau de vie alimentent la mobilisation. En Albanie, la corruption et le manque de perspectives figurent parmi les griefs exprimés. En Serbie, les étudiants ont transformé leur colère contre la corruption et les défaillances institutionnelles en un mouvement politique durable. Derrière cette géographie de la contestation se cache une fracture générationnelle. Pour une partie des jeunes Européens, travailler, étudier et respecter les règles du jeu ne garantissent plus nécessairement une vie meilleure.
Les diplômes ne protègent pas toujours de la précarité, les emplois ne permettent pas systématiquement de se loger et l’indépendance financière devient un horizon de plus en plus difficile à atteindre. Le contrat social semble ainsi se fissurer. Les générations précédentes pouvaient espérer améliorer leur condition grâce à l’éducation, à l’emploi et à l’ascension sociale. Aujourd’hui, nombre de jeunes ont le sentiment que les efforts demandés ne sont plus récompensés à leur juste valeur. À cette insécurité matérielle s’ajoute une inquiétude politique : celle de voir les décisions publiques privilégier les urgences du présent sans apporter de réponses crédibles aux défis de demain. Les réseaux sociaux accélèrent la circulation des mots d’ordre et des images, rapprochant des mobilisations qui, sans constituer un mouvement unique, partagent des préoccupations similaires. Mais cette convergence ne doit pas masquer les différences nationales. Entre une contestation étudiante contre la dégradation des écoles, une mobilisation contre la spéculation immobilière et un mouvement réclamant davantage de transparence politique, les objectifs ne sont pas interchangeables. Autre danger : lorsque les institutions ne parviennent plus à entendre la colère, celle-ci peut être récupérée par les extrêmes ou dégénérer en violences. Les scènes d’affrontements, les dégradations et les pillages observés dans certaines villes brouillent alors le message des manifestants et offrent aux gouvernements un argument pour privilégier la réponse sécuritaire. Or, rétablir l’ordre ne suffit pas à rétablir la confiance. L’enjeu dépasse donc la gestion des manifestations. Il oblige les dirigeants européens à regarder en face les difficultés d’accès au logement, la précarité professionnelle, les inégalités scolaires et l’essoufflement des services publics. Il leur impose aussi de rendre leurs politiques plus lisibles et leurs engagements plus crédibles.








