La perquisition du siège de Masterlab par le Conseil de la concurrence a fait l’effet d’une secousse tellurique dans le secteur biomédical. Et pour cause. L’entreprise visée est accusée de truster l’essentiel des marchés publics lancés par le ministère de la Santé à coups de supposées pratiques anti concurrentielles.
Le siège du laboratoire Masterlab, situé dans la zone industrielle de Ben Atiq à Rabat, a fait l’objet le 17 février d’une perquisition menée par le Conseil de la concurrence. Une opération annoncée par cette institution dans un communiqué diffusé le vendredi 20 février.
L’entreprise a confirmé, dans un communiqué, faire l’objet d’une perquisition menée par le Conseil de la concurrence, tout en se disant confiante dans le travail des institutions nationales et en exprimant son attachement au respect des règles et procédures en vigueur. Sur le plan procédural, le processus est cadré : autorisation du Procureur du Roi, assistance des officiers de police judiciaire relevant de la Brigade nationale de la police judiciaire, et application stricte de l’article 72 de la loi n°104-12 relative à la liberté des prix et de la concurrence, telle que modifiée et complétée. Autrement dit, une opération sous haute surveillance judiciaire.
Fondée en 1997 par Essaid El Bekkali et Rachid Oumnia, Masterlab est une entreprise spécialisée dans les équipements et les consommables pour laboratoires médicaux et d’analyses. Elle fournit notamment des instruments de diagnostic, des réactifs et des systèmes automatisés utilisés dans les laboratoires d’analyses biologiques, cliniques et hospitaliers. Son nom avait déjà été mentionné pendant la crise sanitaire liée à la Covid-19 ( lire encadré ). L’opérateur, considéré comme un acteur dominant sur le marché, avait notamment été soupçonné d’avoir obtenu, de gré à gré, un marché auprès du ministère de la Santé d’un montant total de 211,8 millions de dirhams TTC, réparti en deux lots. Des soupçons pèsent également sur une possible concentration du marché des équipements et réactifs de laboratoire, renforcée par l’alliance entre Masterlab et son fournisseur américain Abbott, en particulier dans le cadre des contrats passés avec le ministère de la Santé pendant la pandémie.
Certains évoquent que les cahiers des charges de ces marchés publics auraient été conçus de manière à favoriser certains équipements, écartant ainsi d’autres concurrents et garantissant des marges financières élevées. Cette situation pourrait indiquer que la position dominante de Masterlab ne repose pas uniquement sur un avantage technique ou commercial, mais également sur un réseau d’intérêts mêlant acteurs privés et décideurs publics. Selon une enquête fouillée consacrée au réseau tentaculaire de Masterlab, publiée dans la revue Milafat au mois de janvier, l’entreprise aurait progressivement étendu son emprise sur les Centres hospitaliers universitaires (CHU), au point d’en devenir le principal fournisseur ainsi que des hôpitaux relevant de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé. Une convergence qui ne manque pas d’interroger.
Une position stratégique qui renforcerait encore sa présence déjà dominante dans le secteur. Masterlab ne se limite pas à un seul partenariat international. En plus de l’américain Abbott Laboratories dont elle assure la représentation au Maroc depuis sa création, la société dispose également des cartes de plusieurs autres groupes de premier plan, parmi lesquels Bio-Rad Laboratories, DiaSorin, Thermo Fisher Scientific et Diagast. Un portefeuille de cartes étrangères qui lui confère un avantage décisif sur un marché hautement spécialisé et particulièrement lucratif. L’annonce de la perquisition menée chez Masterlab par le Conseil de la concurrence s’est propagée à la vitesse d’un réactif instable dans les milieux médical et biomédical. Il faut dire que l’entreprise, en quelques années à peine, s’est imposée comme un acteur central -certains diront incontournable – des marchés publics lancés par le ministère de la Santé, au point d’en devenir un passage quasi obligé. Une mainmise qui soulève bien des questions dont les réponses se cacheraient dans la masse de documents saisis par les gendarmes de la concurrence.
En attendant, les langues commencent à se délier en privé. Des acteurs évoquent des protections solides au sein de l’establishment, qui auraient favorisé une trajectoire sans embûches. D’autres, plus sévères, parlent d’un système où les dirigeants de l’entreprise ne seraient que la façade d’un mécanisme plus vaste, fondé sur la surfacturation et les ententes illicites. Des allégations lourdes de conséquences , à la mesure des montants en jeu : plusieurs dizaines de milliards au fil des marchés. De quoi aiguiser bien des appétits.
Appétits
L’enquête semble s’intéresser à la structure même du marché : concentration croissante, conditions d’accès aux appels d’offres, répartition des parts et relations avec les donneurs d’ordre publics. Car dans ce secteur stratégique et hautement juteux, la concurrence se serait progressivement réduite comme peau de chagrin. Des entreprises installées depuis des décennies ont mis la clé sous le paillasson, faute de pouvoir rivaliser dans un environnement verrouillé. Celles qui arrivent à survivre avancent prudemment, préférant composer avec le mastodonte, ramasser des miettes plutôt que de prendre le risque de s’exposer à la marginalisation…
La toute- puissance prêtée à Masterlab relève-t-elle du mythe ou d’une réalité solidement ancrée ? Beaucoup assurent que les pratiques qui lui sont reprochées sont connues dans le lanterneau , mais rares sont ceux qui acceptent de les dénoncer publiquement. Une forme d’omerta feutrée, alimentée par la crainte de représailles commerciales ou de représailles tout court.
La perquisition pourrait-elle fissurer ce mur du silence ? Les éléments collectés par les enquêteurs sont susceptibles d’éclairer les mécanismes d’attribution, les niveaux de prix et d’éventuelles ententes. Si des pratiques anticoncurrentielles ou un abus de position dominante venaient à être établis, les conséquences pourraient être lourdes tant sur le plan financier que judiciaire.
Dans un secteur aussi sensible que la santé, où des budgets publics sont massivement mobilisés, l’initiative du Conseil de la concurrence est perçue par certains comme un tournant. Un signal fort adressé à l’ensemble des opérateurs : les positions trop confortables peuvent désormais être examinées de près. Reste à savoir si cette séquence ouvrira la voie à une recomposition du marché sur des bases saines, ou si elle se résumera à un nouvel épisode dans une épidémie d’intouchabilité où les pratiques frauduleuses connues de tous continueront à se perpétuer dans l’impunité.








