Défaite face au Sénégal : La fausse note de Douzi 

Le chanteur marocain Hafid Douzi.

Derrière cette rage post-finale, se dessine une footbalisation malsaine des esprits et notre incapacité collective à accepter que le foot reste un jeu où il y a un gagnant et un perdant…

AHMED ZOUBAïR

La défaite du Maroc face au Sénégal en finale de la CAN n’a pas seulement privé les Lions de l’Atlas d’un trophée. Elle a surtout déclenché un séisme émotionnel d’une haute intensité, un feuilleton national malheureux, où le football a cessé d’être un jeu pour devenir une affaire d’orgueil, de complot et, pour certains, de survie identitaire.Dans l’imaginaire collectif, le sacre n’a pas été perdu, il a été « volé ». Sur les réseaux sociaux, la colère devient doctrine, alimentée par l’attitude indigne du coach sénégalais et les violences perpétrées par une horde de supporters sénégalais enragés contre un groupe de stadiers dont l’un d’eux a été grièvement blessé. 

Il n’en fallait pas plus pour que le ressentiment anti-sénégalais se déverse sur Internet sans retenue, sans filtre, portée parfois par des célébrités, chanteurs, acteurs et influenceurs, soudain promus analystes géopolitiques du ballon rond. Tous répètent le même refrain, les mêmes éléments de langage : priorité nationale, suspicion de l’Autre, remise en cause de l’hospitalité marocaine. Certains vont même jusqu’à appeler à chasser les Sénégalais du Maroc, accusés de comploter contre le Royaume, crampons aux pieds. Dans ce contexte de rage aveugle, un jeune Marocain a cru bien faire et agir dans l’intérêt de la nation en avouant à visage découvert dans une vidéo publiée en ligne un acte inqualifiable : avoir licencié trois ouvriers sénégalais en raison du comportement jugé inacceptable de ses compatriotes pendant la finale de la CAN. Dans un autre registre, une coach sénégalaise officiant dans un club de sport à Casablanca a reçu sur son téléphone portable une avalanche d’insultes de la part de citoyens marocains — rédigées, fait notable, dans un français impeccable. Cela prouve que, hélas, le problème ne réside pas dans le niveau intellectuel, mais dans l’usage qu’on fait de sa culture et de son niveau social. Comme si cela ne suffisait pas, la machine à rumeurs s’emballe. De fausses informations circulent à grande vitesse sur les réseaux sociaux au sujet de prétendues agressions contre des Marocains vivant au Sénégal. 

Il a fallu l’intervention de Hassan Nassiri, ambassadeur du Maroc à Dakar, pour clarifier les choses et apaiser les esprits. Dans une déclaration de presse, il a sifflé la fin de la panique générale: pas de chasse à l’homme, pas de chaos, « il n’y a pas lieu de s’inquiéter ». Les étudiants marocains poursuivent normalement leurs études et, détail qui contredit violemment les fake news colportés, « aucun décès n’a été enregistré ». Autrement dit, le drame annoncé a surtout été un chef-d’œuvre de fiction numérique. Certes, des incidents isolés provoqués par des délinquants locaux ont semé la peur parmi des membres de la communauté marocaine et la police sénégalaise poursuit ses enquêtes pour identifier les responsables. La défaite du 18 janvier a révélé bien plus qu’un problème de penalty raté. Elle a mis à nu une dérive inquiétante : la politisation excessive du football, son instrumentalisation pour diffuser le poison de la haine et de la xénophobie. Une dérive aux antipodes des valeurs marocaines, fondées sur le respect, la tolérance et l’hospitalité. Le Maroc n’a jamais eu besoin d’un trophée pour être grand, ni d’adversaires assumés ou désignés pour se sentir exister. Car au bout du compte, le football reste un jeu. Cruel, imprévisible, parfois injuste. Un jeu où l’on gagne, où l’on perd… et où l’on peut rater une panenka au moment le plus crucial. 

Le football, rappelons-le, est censé véhiculer des valeurs universelles : respect, tolérance et fair-play. Il est là pour rapprocher, unir, et faire rêver, pas pour nourrir des discours de division et de haine. C’est dans ces moments de fierté nationale contrariée que les véritables manipulateurs, ennemis du Maroc, trouvent leur terrain de jeu. Ils créent des faux comptes par dizaines, les financent et les orchestrent avec soin, pour attiser la haine, amplifier les divisions et tirer profit du chaos qu’ils sèment. Là où le patriotisme devrait unir, eux cultivent le poison de la discorde à leur avantage. Le comportement indigne d’un sélectionneur ou d’une poignée de supporters enragés ne justifie en rien cette débauche de messages haineux contre une communauté qui, depuis des siècles, entretient avec le Maroc des liens fraternels et culturels profonds. Il serait peut-être temps de rappeler que le vrai sport ne se mesure pas en likes ou en vues sur YouTube : il élève, il rapproche, il unit.

Pas besoin de le transformer en tribune pour l’ego et le nationalisme de carton-pâte. Ces dérives, qu’elles passent par les réseaux sociaux ou les vidéos enflammées d’artistes autoproclamés nouveaux stratèges de la nation, sont aux antipodes de la politique du pays et de sa doctrine. Sous le leadership du Roi Mohammed VI, le Royaume a fait du rapprochement, du partenariat et de la coopération avec l’Afrique un pilier essentiel de sa diplomatie, la pierre angulaire de la coopération sud-sud. Pendant que certains se prennent pour des ministres de l’Intolérance sur Instagram, le Maroc qui travaille et se projette dans l’avenir, œuvre pour construire des ponts, tisser des alliances et renforcer la confiance entre les peuples.

Mais ce stade de tous les exercés, si l’on continue à confondre score final et identité nationale, il ne restera plus qu’à fonder un parti politique né d’un tir au but raté, avec programme électoral, hymne officiel et slogan gravé dans la surface de réparation. Autant aller jusqu’au bout de la logique. Puisque certains artistes ont décidé de troquer la mélodie contre le mégaphone, on pourrait suggérer au chanteur Douzi — bizarrement très investi dans cette grande œuvre de haine patriotico-footballistique — de franchir un pas supplémentaire. Pourquoi se contenter de vidéos enflammées sur Instagram quand on peut créer un parti politique à la sauce Le Pen, version locale ? Un programme simple, efficace, calibré pour les soirs de défaite : frontières émotionnelles fermées, hospitalité conditionnée au score final et expulsion symbolique à chaque penalty raté.

Le siège du parti pourrait être installé dans une surface de réparation, le logo un ballon entouré de barbelés, et le slogan limpide : « Le Maroc aux Marocains… surtout après 90 minutes ». On gouvernerait à coups de stories, on légiférerait sur WhatsApp et on désignerait l’ennemi du jour selon l’algorithme. Le football aurait enfin trouvé sa traduction politique parfaite : populiste, impulsive et totalement hors-jeu. Derrière cette rage post-finale, se dessine une footbalisation malsaine des esprits et notre incapacité collective à accepter qu’un jeu reste un jeu. Et qu’une panenka ratée, aussi douloureuse soit-elle, ne justifie ni la haine, ni la xénophobie. Le fair-play doit se prolonger au-delà du stade…

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