Sekkouri vs Tricha : La formation professionnelle en mode clash

Loubna Tricha, directrice générale de l'OFPPT et Younes Sekkouri, ministre de l'Emploi.

Entre la directrice générale de l’OFPPT, Loubna Tricha, et son ministre de tutelle Younes Sekkouri, l’ambiance est tout sauf cordiale et studieuse. Derrière la querelle sur le retard de versement des bourses, se profile en fait une vraie guerre de position larvée. Décryptage.

Ahmed Zoubaïr

Samedi 8 novembre en début de soirée , les sites électroniques ont largement relayé un communiqué de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT), dirigé par Loubna Tricha. Rédigé dans un ton ferme, le texte n’est pas anodin, il répond du tac-au-tac à une mise en cause directe de l’office par le ministre de l’inclusion économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences le PAM Younes Sekkouri. Le reproche porte sur les retards de versement des bourses allouées aux stagiaires qui ont été imputés à l’établissement par le ministre de tutelle. Il n’en fallait pas plus pour que la dirigeante de l’office monte au créneau pour balayer d’un revers de la main les accusations de la tutelle. Qu’un patron d’office fait le choix d’entrer directement en confrontation avec son chef hiérarchique est assez inhabituel sous nos cieux pour susciter l’intérêt des observateurs. Pour ces derniers, la réponse publique et détaillée de l’OFPPT, qui contredit ouvertement son ministre de tutelle, est un acte rare qui traduit un niveau de tension élevé et une défiance institutionnelle manifeste.

Guerre d’influence

Selon l’office, «[les] propos[ du ministre] s’écartent sensiblement des données objectives et vérifiables», n’estimant en rien responsable des dysfonctionnements soulevés. Dans sa défense, l’OFPPT souligne qu’il «assure la gestion des bourses depuis 2017 dans le cadre d’un accord explicite et consenti avec la tutelle», et qu’il «veille constamment à garantir la régularité du versement des allocations à l’ensemble des bénéficiaires». Il précise encore que «l’envoi des listes des nouveaux stagiaires, leur validation par le ministère, le financement des bourses, leur versement par les établissements bancaires partenaires et la réception des réclamations constituent un enchaînement de cinq étapes strictement encadrées», rappelant qu’il «a toujours agi dans le respect des délais impartis et selon des modèles validés par la tutelle».

L’OFPPT ajoute qu’il «refuse catégoriquement d’être associé à des dysfonctionnements étrangers à son champ d’action» et qu’il «exerce ses missions dans une transparence absolue et un strict respect des règles financières et administratives». L’institution rejette également «le terme d’“arrachement” employé pour désigner le transfert de la gestion des bourses à une autre entité», estimant qu’il «reflète une interprétation erronée des faits». Elle rappelle qu’elle «demeure un acteur essentiel au service de la jeunesse marocaine» et que «les difficultés conjoncturelles ne doivent nullement entacher l’image d’une institution nationale reconnue pour son sérieux et son dévouement».

En vérité, la passe d’armes entre les deux personnalités dépasse largement la question des bourses. Derrière le clash public, se joue une guerre d’influence larvée. Le retard dans la distribution des bourses n’est que la goutte qui a fait déborder un vase déjà bien rempli. Plusieurs signaux montrent une tension croissante entre la technocrate à la tête de l’OFPPT et le ministre aux ambitions politiques affirmées. L’OFPPT a d’ailleurs profité de la mise en cause du ministre sur le problème des bourses pour alerter sur les conséquences des blocages budgétaires, notamment le ralentissement du déploiement des Cités des Métiers et des Compétences, un projet royal hautement stratégique . L’office affirme dans son communiqué que le programme a été interrompu pendant 14 mois et n’a pu reprendre que grâce à l’intervention exceptionnelle du Chef du gouvernement Aziz Akhannouch. Signe manifeste des tensions entre le ministre de l’Emploi et la directrice générale de l’OFPPT, l’inauguration le 6 novembre 2025 de la Cité des métiers et des compétences de Dakhla s’est tenue sans aucun représentant du gouvernement, malgré la présence du wali, du président de la région, d’élus et de nombreuses personnalités locales. Une absence ministérielle remarquée qui en dit long…

C’est là ou l’on voit que la question des bourses des stagiaires n’est que la partie émergée d’un différend bien plus profond, qui semble lié à l’autonomie de l’OFPPT, à la lourdeur des procédures de sa tutelle et à des désaccords sur la gestion de projets nationaux d’envergure. Deux visions s’affrontent. D’un côté, une directrice expérimentée, installée depuis des années à la tête d’un mastodonte de la formation professionnelle, qui défend bec et ongles l’autonomie de son établissement. De l’autre, un ministre qui veut reprendre la main sur les orientations stratégiques de l’office et imposer une gouvernance plus politique. La guerre se joue aussi sur le terrain de l’image. Chacun tente de se dédouaner des retards en pointant l’autre. La médiatisation du différend n’est pas anodine: elle traduit une volonté de peser dans l’opinion publique et d’exercer des pressions qui vont-au-delà de la sphère gouvernementale.

Pas touche à Tricha !

Si aucune médiation n’est enclenchée, ce bras de fer pourrait déboucher sur un arbitrage royal, comme c’est souvent le cas quand deux institutions ou hauts responsables se livrent à une confrontation ouverte. En attendant, les cadres et les apprenants de l’office suivent ce feuilleton qui promet bien des épisodes. Ceux qui connaissent les dessous des cartes savent que Loubna Tricha n’est pas une simple technocrate à la tête d’un établissement stratégique comme l’OFPPT, mais une dirigeante bien ancrée dans certains cercles d’influence. Ce qui expliquerait sa résilience face aux tentatives de limogeage du ministre de tutelle PAM. Pas touche à Tricha! Contrairement à la directrice générale de l’ANAPEC, Imane Belmaati débarquée en juillet 2025 par Younes Sekkouri « pour objectifs non atteints », Loubna Tricha semble bénéficier d’un solide bouclier politique, voire institutionnel, qui rend toute tentative d’éviction bien plus délicate. C’est un tout autre morceau: appuis solides, réseaux discrets et un calme à toute épreuve.

Mme Belmaachi était pourtant proche de l’Istiqlal, allié du PAM au gouvernement, mais pas assez forte pour survivre au coup de balai du ministre. Résultat : La patronne éphémère de l’Anapec ( nommée en avril 2024) est tombée comme un CV mal rédigé alors que Loubna Tricha tient comme une recommandation manuscrite de haut niveau. « Younes Sekkouri semble vouloir cocher une case bien précise : celle d’une DG « maniable, malléable et joignable à toute heure ». Problème : Loubna Tricha coche toutes les cases sauf celle-là », croit savoir un cadre de l’office. Cette situation crée cependant un paradoxe : un ministre censé avoir l’autorité sur son département, mais incapable de nommer ou démettre les têtes de file des établissements sous tutelle, cela ne fait que renforcer la crise de confiance et l’ambiguïté autour des responsabilités dans la crise actuelle. En coulisses, certains parlent d’un bras de fer qui a pris une tournure personnelle où chaque camp joue son va-tout, quitte à exposer publiquement les désaccords. Une situation embarrassante pour le gouvernement et délétère pour le personnel de la formation professionnelle, pris en otage d’un conflit où les intérêts politiques et les calculs de carrière l’emportent certainement sur le service public.

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