Réunis à Casablanca mardi 16 juin en assemblée générale de leurs instances, les médecins du privé ont appelé à une révision urgente des tarifs, à davantage d’incitations pour les professionnels de santé et à l’organisation rapide des élections de l’Ordre des médecins, au nom d’une meilleure qualité des soins et d’un accès plus équitable à la santé pour les citoyens.
Jamil Manar
Le chantier de la réforme du système de santé marocain, lancé sous l’impulsion des Hautes Orientations Royales et renforcé par le vaste programme de généralisation de la protection sociale, est aujourd’hui confronté à de nombreux défis structurels. C’est le constat dressé mardi 16 juin par une alliance regroupant le Rassemblement syndical national des médecins spécialistes du secteur privé, le Syndicat national des médecins du secteur libéral, le Syndicat national de la médecine générale et l’Association nationale des cliniques privées.
Réunis lors d’une assemblée générale suivie d’une conférence de presse, les représentants du secteur privé ont plaidé pour une série de réformes jugées indispensables afin de garantir la pérennité du système de santé, améliorer l’accès des citoyens aux soins et valoriser le rôle des professionnels de santé.
Un secteur privé mobilisé pour la réussite de la couverture sanitaire
Les organisations professionnelles rappellent que les médecins du secteur privé ont largement contribué à la mise en œuvre du chantier de la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) et de la couverture sanitaire universelle. Elles soulignent avoir investi massivement dans les infrastructures, les équipements biomédicaux et les nouvelles technologies afin de garantir aux patients des soins de qualité. Cette implication intervient pourtant dans un contexte marqué par un déficit chronique de ressources humaines. Selon les chiffres avancés par les professionnels, le Maroc souffre d’un manque estimé à près de 32 000 médecins, tandis qu’environ 700 praticiens quittent chaque année le pays pour exercer à l’étranger. Une hémorragie qui fragilise davantage l’offre de soins, notamment dans les régions les plus éloignées.
Une tarification de référence figée depuis vingt ans
Au cœur des revendications figure la révision urgente de la Tarification nationale de référence (TNR), qui régit les remboursements des actes médicaux par les organismes de couverture sociale. Les syndicats rappellent que cette convention tarifaire a été signée en 2006 avec l’engagement d’une révision tous les trois ans. Or, près de vingt ans plus tard, les montants de référence n’ont pratiquement pas évolué malgré l’inflation, la hausse du coût des équipements médicaux et l’augmentation des charges de fonctionnement. Ainsi, la consultation chez un médecin généraliste demeure officiellement fixée à 80 dirhams et celle d’un spécialiste à 120 dirhams, des montants devenus totalement déconnectés de la réalité économique du secteur. Même constat pour les frais d’hospitalisation, avec un tarif de référence de 500 dirhams par nuitée et de 1 500 dirhams pour une nuit en service de réanimation.
Cette situation se traduit par un écart croissant entre les dépenses réelles engagées par les patients et les remboursements accordés par les caisses sociales. Selon les professionnels, les ménages supportent aujourd’hui près de 60 % des frais de santé directement de leur poche, un niveau largement supérieur aux recommandations internationales en matière de protection financière des patients. Pour les représentants du secteur, cette réalité constitue un frein à l’accès précoce aux soins et à la prévention, poussant de nombreux citoyens à retarder leurs consultations jusqu’à l’apparition de complications plus graves et plus coûteuses.
Des incitations pour accompagner les réformes
Les organisations professionnelles appellent également à la mise en place d’incitations sociales en faveur des médecins du privé qui respectent les conventions tarifaires et participent activement à la réussite de la couverture sanitaire universelle. Elles citent notamment l’exemple de la France, où la protection sociale prend en charge une part très importante des cotisations des professionnels de santé. Au Maroc, elles demandent que la CNSS contribue à hauteur de 50 % seulement des cotisations d’assurance maladie des médecins concernés. Selon elles, une telle mesure encouragerait davantage de praticiens à adhérer aux conventions nationales tout en limitant les surcoûts supportés par les patients.
La numérisation, une avancée mais aussi un coût
Les syndicats se disent favorables à la transformation numérique du système de santé, notamment à travers la mise en place de la feuille de soins électronique et du dossier médical partagé. Ils rappellent toutefois que cette modernisation représente un investissement important pour les cabinets médicaux et les établissements de santé privés : acquisition de matériel informatique, renforcement des connexions internet, recrutement et formation de personnel dédié à la gestion des plateformes numériques. Selon les estimations avancées, la généralisation de la feuille de soins électronique pourrait permettre à la CNSS d’économiser près de 400 millions de dirhams par an. Les professionnels estiment dès lors légitime que l’effort financier demandé aux praticiens soit accompagné de mécanismes de soutien adaptés.
L’épineuse question des élections de l’Ordre des médecins
Autre sujet de préoccupation : le retard accusé dans l’organisation des élections de l’Ordre national des médecins. Les représentants du secteur considèrent que cette institution joue un rôle central dans l’encadrement de la profession, la préservation de l’éthique médicale et la protection de la santé publique. Ils regrettent que les élections n’aient toujours pas été organisées alors que le mandat actuel est arrivé à échéance depuis décembre 2022. Les organisations professionnelles réclament la tenue rapide de ce scrutin, avant les prochaines échéances électorales nationales prévues en septembre, ainsi qu’une réforme de la loi 08-12 afin de garantir une représentation plus équitable de toutes les composantes du corps médical.
Pour un pacte de confiance autour de la santé
Au-delà des revendications corporatistes, les médecins du secteur privé affirment inscrire leur démarche dans une logique de défense de l’intérêt général. Ils appellent à l’ouverture d’un dialogue constructif avec les pouvoirs publics afin de bâtir un système de santé plus juste, plus performant et plus accessible. Pour eux, la réussite du chantier royal de la protection sociale passe inévitablement par une meilleure valorisation des professionnels de santé, une actualisation des mécanismes de financement et une gouvernance modernisée capable de répondre aux attentes croissantes des citoyens en matière de soins et de qualité de service.
Médecins marocains : Diplôme national, carrière à l’export !
La fuite des compétences médicales continue de susciter de vives inquiétudes au Maroc. Selon les estimations des organisations professionnelles du secteur, près de 700 médecins quittent le Royaume chaque année pour exercer à l’étranger, soit une moyenne de près de deux départs par jour. Un phénomène qui prend de l’ampleur alors même que le pays fait face à un déficit chronique en ressources humaines de santé et s’est engagé dans un vaste chantier de réforme visant à généraliser la couverture médicale et à améliorer l’accès aux soins.
Cette hémorragie de compétences touche aussi bien le secteur public que le secteur privé. Attirés par de meilleures rémunérations, des conditions de travail plus favorables, des perspectives de carrière plus attractives et des infrastructures de qualité, de nombreux praticiens choisissent de poursuivre leur parcours professionnel en Europe, en Amérique du Nord ou dans les pays du Golfe.
Pour les professionnels du secteur, cette situation risque de compromettre les ambitions de la réforme sanitaire en aggravant les disparités territoriales et en accentuant la pression sur les établissements de santé déjà confrontés à une surcharge d’activité. Ils soulignent que le renforcement de l’offre de soins passe nécessairement par une politique volontariste de fidélisation des médecins et des autres professionnels de santé.
Les représentants du secteur privé plaident ainsi pour une amélioration globale de l’environnement d’exercice, à travers la modernisation de l’organisation du système de santé, l’allègement des contraintes administratives, le développement de la formation continue ainsi qu’une révision de la tarification nationale de référence, jugée aujourd’hui déconnectée des réalités économiques du secteur. L’objectif est de créer les conditions nécessaires pour retenir les talents, valoriser les compétences nationales et garantir aux citoyens un accès équitable à des soins de qualité.
Fait paradoxal, le Maroc investit massivement dans la formation de ses médecins, mais voit une partie croissante de cette élite médicale partir exercer sous d’autres cieux. En quelque sorte, le Royaume forme des praticiens pour alimenter les hôpitaux européens, nord-américains ou du Golfe, alors même qu’il peine à couvrir ses propres besoins en personnel de santé. Une forme de coopération internationale très généreuse dont les Marocains sont les seuls à supporter la facture.
Après les phosphates, l’automobile et l’aéronautique, le Maroc dispose d’un autre secteur exportateur performant : les médecins. À la différence près que cette richesse-là manque cruellement à l’intérieur du pays…








