Accompagnateur touristique chevronné, Samir Berhil promène dans cette tribune libre un regard de professionnel avisé, nourri d’une grande expérience de terrain, sur les défaillances et les insuffisances relevées au gré des circuits et séjours en groupes ou en individuels dans le Maroc touristique. Derrière les records d’arrivées et l’euphorie des devises, il dresse un tableau sans fard des petits dysfonctionnements quotidiens qui impactent l’expérience client : aéroports déconcertants, infrastructures obsolètes, pratiques hasardeuses… Un appel à une correction de ce qui ne va pas pour que la « destination Maroc », soit davantage attrayante.
Samir Berhil
On connaît l’adage : le client est roi. Mais à en juger par certaines réalités du terrain, le royaume devrait peut-être revoir sa copie : ici, le client est certes bienvenu… mais pas toujours traité comme un roi.
Le boom touristique que connaît le Maroc ces dernières années pousse à s’interroger : dans cette course effrénée aux chiffres et aux devises, ne perd-on pas de vue l’essentiel — l’expérience du visiteur ?
Dès son arrivée, le touriste est mis à l’épreuve. À l’aéroport Mohammed V de Casablanca, l’indication «Terminal 1 » sur le billet ne garantit en rien une sortie facile : entre confusion sur les bagages et parcours labyrinthique, nombreux sont ceux qui finissent par errer, tandis que les guides, chauffeurs ou proches venus les accueillir jonglent entre les sorties pour retrouver leur client perdu. Une désorientation qui donne parfois lieu à des scènes dignes d’un vaudeville. Heureusement, d’autres plateformes comme celles de Fès, Tanger ou Agadir s’en sortent mieux, grâce à des structures plus simples et une organisation plus lisible. À Marrakech, c’est une autre histoire
Dans la ville ocre, les ennuis commencent dès la sortie de l’aéroport. Les faux taxis pullulent, les chauffeurs non agréés accostent sans relâche, et les rabatteurs clandestins redoublent de zèle pour embarquer les touristes vers des raids improvisés ou des excursions au sud du pays. Pour le visiteur non averti, l’arrivée tient parfois plus du guet-apens que de l’accueil chaleureux vanté dans les brochures.
Plus inquiétant encore, certaines agences de voyages, au nom de la rentabilité, continuent de programmer des trajets sur des routes secondaires délabrées, souvent bordées de décharges sauvages. Les circuits qui longent plastiques, gravats, couches usagées et déchets industriels laissent un goût amer à ceux venus chercher authenticité et beauté. Exemple criant : l’itinéraire entre Chefchaouen et Rabat, via Sidi Allal Tazi et Souk Larbaa, où le pittoresque cède la place au pathétique. La solution ? Elle existe. Il suffirait de rallonger légèrement les trajets — une centaine de kilomètres par autoroute — pour offrir un parcours digne, propre et sécurisé. Ce n’est pas une question de distance, mais de décence. Une fois le chaos des terminaux passé, encore faut-il réussir à trouver son point de rendez-vous. Une signalétique simplifiée — en arabe, en anglais et pourquoi pas en mandarin — avec des indications claires vers les Meeting Point Groups est une nécessité. Aujourd’hui, beaucoup de visiteurs débarquent sans repères, errant entre les portes de sortie à la recherche d’un panneau, d’un nom, ou d’un chauffeur. L’accueil pourrait être, tout simplement, mieux balisé.
Embouteillages en série, timings explosés
Mais le vrai casse-tête commence souvent une fois le véhicule touristique lancé. Entre routes saturées et bus coincés dans des bouchons interminables, les horaires de visite sont mis en pièces. Faut-il encore attendre un demi-siècle avant que les fameuses voies dédiées aux bus touristiques soient opérationnelles ? À défaut de circuit fluide, on offre aux touristes une plongée forcée dans notre trafic infernal, avec « infarctus routier » en bonus sur leur carnet de voyage.
Les guides touristiques en témoignent, les associations locales le crient depuis des années : les médinas étouffent. À Marrakech, Fès ou Tétouan, ce ne sont plus les senteurs d’épices ou l’écho des artisans qu’on entend, mais le vrombissement incessant des motos pétaradantes. Ces engins se faufilent à toute vitesse dans les ruelles étroites, frôlant passants, enfants et touristes, dans une indifférence quasi-généralisée. Résultat : les circuits piétons historiques, joyaux de notre patrimoine, risquent de disparaître, laminés par l’anarchie motorisée.

Et pourtant, la solution existe: passer progressivement aux deux-roues électriques. Moins de bruit, moins de pollution, plus de charme. Mais pour cela, il faut une volonté politique, une stratégie claire et surtout une vraie campagne de sensibilisation. Qui doit prendre les devants ? Les communes ? Le ministère du Tourisme ? Celui de la Transition énergétique ? Ou simplement les citoyens?
Il est temps d’agir avant que nos vieilles villes ne deviennent invivables… et « invisitables ».
Le Maroc a lancé un train à grande vitesse… mais oublie de nettoyer autour des rails. Tout au long du trajet entre Casablanca, Rabat et Tanger, les paysages défilent à 300 km/h, ponctués d’un triste décor : un interminable ruban de détritus. Un véritable dépotoir à ciel ouvert. À qui la faute ? « C’est une affaire de communes», dira-t-on. Certes, mais encore faut-il que les fonctionnaires communaux aient un minimum de sensibilité au tourisme – ou tout simplement à la propreté. Pour eux, ce qui se passe derrière les murs n’est pas vraiment prioritaire. Faut-il attendre un congrès international pour sortir les balais?
Bienvenue dans le Maroc du « branding moderne » ! Un pays qui vend des brochures clinquantes et des expériences haut de gamme… tout en trimballant ses touristes dans des bus sans toilettes. Oui, en 2025, on continue d’organiser des circuits de 500 km par jour, avec pour seule pause technique un café de bord de route — à condition qu’il ait des toilettes utilisables. Pour les guides accompagnateurs, ces arrêts deviennent des missions commando : trouver un endroit décent, propre et accueillant relève du miracle. Le Maroc moderne ? Il a parfois par certains aspects des airs des années 70-80
Derrière les dunes dorées du désert, un revers plus sombre : des chauffeurs sous-payés à 1 000 dirhams par mois, surtout dans le Tafilalet et le Drâa. Des jeunes de 20 à 22 ans –sans réelle expérience –pilotent des minibus de 17 places sur les routes les plus périlleuses du pays: Tizi n’Tichka, les lacets du Rif, les vallées sinueuses du Sud… Le tout avec une confiance aveugle dans la baraka pour éviter le drame. La route vire à la roulette.
Monuments touristiques : trop de monde, ambiance foire…
Un tour au palais Bahia, aux tanneries de Fès ou aux Jardins Majorelle, et le décor est planté : files d’attente interminables, foule compacte, ambiance foire. Le vacarme ambiant rend impossible toute explication audible. Et sans les fameux systèmes « whispers » (écouteurs pour les visites guidées), les guides professionnels crient dans le vide. Résultat : une visite bâclée, frustrante, parfois suivie de critiques acerbes de touristes en colère. Le Maroc culturel est pris à la gorge… par son propre succès.
La promesse touristique est belle, mais la réalité sur le terrain tangue entre amateurisme, sous-équipement et impréparation chronique. On attire, on vend du rêve… mais sans infrastructure adaptée ni respect des métiers. La modernité ne peut pas se contenter d’un vernis: elle exige aussi des fondations solides. Il est plus qu’urgent de penser à une formation continue digne de ce nom, qui remettrait à plat les fondamentaux du métier, tout en intégrant les nouvelles attentes des touristes. Car oui, le « mindset client » évolue. Et sans adaptation, le storytelling marocain s’effondrera sous le poids de son improvisation.
Agences de voyages : classement ou déclassement ?
La nouvelle catégorisation des agences de voyages marocaines a de quoi ravir les adeptes des classements, baromètres et autres tableaux Excel. Mais sur le terrain, elle génère surtout panique et chaos. Résultat : certains opérateurs, plus arrivistes que patriotes, n’hésitent pas à livrer aux tour-opérateurs étrangers des « break down » de prix défiant toute logique… et toute dignité.
Le dumping est désormais monnaie courante, attirant une clientèle de plus en plus « discount ». Et dans cette course effrénée au bas prix, la « Marque Maroc » risque de se diluer dans une image low-cost. Dans dix ans, que restera-t-il du rêve marocain, quand les ruelles historiques seront foulées par des hordes low-budget en goguette, guidées à la va-vite
Guides touristiques : entre prestige et laisser-aller
Il fut un temps où le guide marocain était un ambassadeur du royaume. Feu Hassan II l’avait dit, et le mot pesait son poids. Aujourd’hui, certains de ces ambassadeurs 2.0 semblent avoir pris un virage… décontracté. Très décontracté. Jeans, baskets, cigarette à la main et posture de GO en pleine animation. L’histoire devient floue, la culture se brouille. Et pourtant, les réformes de 1996 et 2012 avaient permis l’arrivée de jeunes profils brillants, polyglottes et diplômés. Mais le laisser-aller s’installe, les repères se perdent. Il devient urgent de rappeler qu’un guide touristique ne vend pas seulement des anecdotes, mais une part d’identité nationale. Où sont les discours structurés, l’élégance dans la tenue, la tenue dans le discours ? Où sont les formateurs, les inspecteurs, les référentiels de qualité ? Quand donc envisagera-t-on une formation continue digne de ce nom pour réancrer la profession dans l’excellence… et dans le respect du visiteur autant que du pays ?
Mais voilà : pour que l’essor touristique soit durable, pour que la qualité devienne norme et non exception, il est urgent de revoir la copie. Arrêtons de vendre la destination Maroc avec seulement de la nakhwa (fierté) et des sourires. Il est temps d’ouvrir un vrai débat national sur la vision du tourisme. Des assises s’imposent : où allons-nous, avec qui, et avec quelle ambition collective ? Car sans remise à plat, sans correction de trajectoire, les fameux « sept jours de figue » pourraient bien se transformer en long hiver touristique. Et comme le dit l’adage latin : *ultimus ridet, optime ridet* — le dernier à rire rira le mieux… ou pas.
Les hôtels : entre éclat de façade et coulisses bancales
Le constat est sans appel : de nombreux hôtels se retrouvent sur les circuits touristiques non pas pour leur excellence, mais par défaut — faute de mieux, ou grâce à des tarifs cassés au détriment du confort. Et les clients ? Ils héritent parfois d’ascenseurs d’un autre âge, de salles de restauration trop étroites pour accueillir les foules, ou de couloirs interminables au charme… digne d’un film d’angoisse.
Heureusement, certaines unités hôtelières au Maroc tirent leur épingle du jeu et incarnent de vraies success stories. Mais derrière ces belles réussites, une réalité plus contrastée se dessine dans bon nombre d’établissements. Car si les halls d’entrée brillent souvent de mille feux, l’isolation phonique des chambres, elle, laisse parfois à désirer. Et ne parlons pas des sanitaires, relégués au bas de la liste des priorités par des propriétaires plus soucieux de marge que de maintenance. La main-d’œuvre qualifiée coûte cher, alors on rogne. Résultat : des prestations parfois dignes de pays bien moins développés.
Les équipes en place, sous-payées, oscillent entre frustration et débrouille. Il n’est pas rare que les clients se voient demander deux fois le même pourboire — le soir par une équipe, le matin par une autre, qui jure de ne rien avoir vu passer.
Quant aux directeurs d’hôtels, même les plus chevronnés, beaucoup sont obligés de composer avec des propriétaires obnubilés par le chiffre d’affaires, et bien peu enclins à écouter des stratégies commerciales ou à investir dans la qualité.
Restaurants : du tajine… et après ?
Il existe bel et bien une Académie de la gastronomie marocaine, mais sur le terrain, c’est encore et toujours le trio tagine–couscous–brochettes qui trône sur les menus. Le patrimoine culinaire du royaume mérite mieux que cette répétition monotone. Pourquoi ne pas ouvrir le bal à la créativité ? Lancer, par exemple, des concours régionaux des meilleures recettes revisitées à petit budget ? Donner à la cuisine marocaine le souffle d’innovation qu’elle mérite et la sortir des clichés servis à la louche ?
Tout n’est pas à jeter, mais il y a des choses à corriger
Il serait injuste de peindre tout en noir. Car, il faut le dire, le Maroc avance. Les connexions aériennes se densifient, les liaisons ferroviaires se modernisent, les routes et ports se structurent. Résultat: des distances jadis redoutées se parcourent désormais avec une aisance nouvelle, au grand bonheur des citoyens comme des visiteurs.








