Les temps changent … ou, à vrai dire, c’est nous qui changeons, le temps est linéaire, relatif et éphémère ; il ne fait que passer tandis que nous, nous le subissons. Mais il fut un temps où la vie ne nous gâtait pas tellement ; notre environnement manquait terriblement d’options, nos caprices et envies étaient tyrannisés et nous étions continûment tiraillés entre deux notions des plus révoltantes, le bien et le mal. Nous voulions être des héros mais on nous fauchait l’herbe sous les pieds, et on s’est dit que ce n’était plus la peine d’essayer d’être des héros, surtout quand on n’est pas de leur trempe. Nous n’étions pas comme Dieu a voulu nous faire, mais plutôt comme le système a voulu que nous soyons. Et alors le truc le plus déconcertant c’est qu’il arrive parfois que le courage et l’ambition zappent des générations, juste parce qu’elles ont été sceptiques et dégonflées, surtout quand les objecteurs de conscience et les collabos s’y mettent aussi. De là, nous faisons tous – à de rares exceptions près – partie de ces générations qui se sont fait déposséder de certains principes fondamentaux. Toutefois, la routine nous berce et nous empêche de nous égarer pour faire de nous des résignés qui acceptent les choses telles qu’elles sont. On admet que finalement chacun devrait s’acquitter de son rôle assigné dans cette vie sans avoir à emmerder le monde.
Nous savons tous que la conscience humaine est l’une des choses les plus bouleversantes de l’humanité. Nous sommes devenus trop conscients de nous-mêmes. Nous nous autocensurons ; il y a longtemps, la psychanalyse a révélé que la conscience est le censeur du moi. Beaucoup diront que si parfois ce qui est dit ou écrit peut paraître exagéré ou subversif, les intentions et les motivations restent légitimes. Toutefois, les divergences d’opinions et de convictions font que nous commençons à relativiser au lieu de monter sur nos grands chevaux. Dans cette confrontation, il y a deux antagonistes, les censurés et les censeurs … pour les censurés, les malheureux, à force de s’approcher des flammes, ils se brûlent et si le mal est fait, ils finissent comme des boucs émissaires ou des victimes expiatoires. Alors là, pas de quartier et pas de place pour les bonimenteurs, les têtes brûlées et les kamikazes.
Pour les censeurs, c’est dantesque : personne ne peut se retrouver en haut d’une pyramide sans avoir à censurer ou à se salir la conscience ou les mains. Ces gens-là font tous partie de ce fameux système qui s’obstine à s’engraisser de l’instinct de (sur)vie de notre espèce, déjà en émoi avec sa conscience. Quiconque juge à chaque instant et prétend dire la vérité, laquelle, d’ailleurs, n’a rien à voir avec la justice et le droit ; nous mentons tous en fabriquant des spirales de mensonges avec quelques bribes de vérité et que tout le monde s’empresse de gober. Nous croyions en des valeurs d’engagement et d’intégrité, mais c’est juste des conneries parce que nous ignorons totalement la façon dont fonctionne ce monde où rien n’est irrévocablement résolu, juste parce que c’est censuré.
Si on se met à faire le plaidoyer de la conscience humaine, ça risque de mal finir, alors arrêtons d’idéaliser trop les choses. Il est vrai que nous avons tous un devoir envers notre environnement, mais de toute évidence, personne ne pourra changer le monde, par contre c’est le monde qui nous changera tous. Nous sommes les témoins de ce que nous voyons, pas de ce que nous savons ; tout le monde en sait des choses toutes faites, et si quelqu’un pense qu’on peut obliger un torrent ou une rivière à capituler et à se retourner, eh bien qu’il essaye de nager contre leurs courants.







