Abdellah Chankou
Au-delà des choix tactiques de l’entraîneur, une autre question structurelle s’impose désormais : celle de la composition même de l’ossature de l’équipe nationale. Le temps est peut-être venu pour le Maroc de repenser son équilibre entre talents expatriés et joueurs issus du championnat national.
L’équipe A est alimentée presque exclusivement par des binationaux évoluant dans des clubs européens. Certes, ce choix a permis au Maroc de franchir un cap en Coupe du monde, d’élever son niveau athlétique et tactique et de s’imposer sur la scène internationale ( 8e place classement du 19 janvier après la finale de la CAN). Mais il montre aussi ses limites dans un contexte bien spécifique : la Coupe d’Afrique des Nations. Cette CAN semble s’acharner sur le Maroc, comme une épreuve qui se répète et se dérobe sans cesse, malgré des efforts constants et des investissements considérables. Année après année, le Royaume s’obstine à poursuivre ce deuxième sacre continental qui lui échappe, au moment même où tout paraît réuni pour l’atteindre : infrastructures modernes, organisation maîtrisée, vivier de talents et ambitions clairement affichées. Pourtant, au bout du chemin, l’étoile tant espérée refuse toujours de se poser sur le maillot, laissant le sentiment amer d’un rendez-vous manqué. «Cette incapacité à ajouter une deuxième étoile au palmarès ne relève pas d’un manque de moyens, mais plutôt d’un blocage symbolique et mental, comme si la CAN demeurait une montagne que le Maroc gravit sans parvenir, pour l’instant, à en atteindre le sommet», explique un expert du ballon rond.
Or, la CAN obéit à des codes particuliers que seule la fréquentation régulière du football africain permet de maîtriser pleinement. Intensité, rythme haché, arbitrage permissif, terrains parfois exigeants, pression populaire : ce sont des paramètres que connaissent intimement les joueurs des clubs marocains habitués aux compétitions continentales. Le Raja, le Wydad, la Renaissance de Berkane ou les FAR ne découvrent pas l’Afrique ; ils la traversent chaque saison, la vivent y gagnent des titres et y forgent un mental de combat.
L’expérience montre encore une fois que briller en Ligue des champions européenne ou dans les grands championnats du Vieux Continent n’est pas synonyme d’efficacité dans une CAN, où les matchs se gagnent souvent sur la capacité à s’adapter, à résister et à imposer un rapport de force.
Il ne s’agit pas d’opposer les uns aux autres, ni de renier l’apport considérable des binationaux, mais de rééquilibrer l’ossature. Une sélection compétitive en Afrique doit s’appuyer sur un noyau de joueurs rompus aux réalités du continent, capables d’imposer le tempo, de gérer les temps faibles et de répondre au défi physique sans perdre le fil du jeu. Là réside sans doute l’un des principaux enseignements à tirer de cette magnifique CAN côté organisation et ferveur populaire, et l’un des chantiers prioritaires à attaquer de front : bâtir une équipe nationale qui ne soit pas seulement brillante sur le papier, mais taillée pour gagner des titres continentaux, en combinant l’exigence du football européen et l’intelligence du jeu africain. Sans cette synthèse, le Maroc continuera sans doute à impressionner… sans forcément soulever de trophée…
En principe, une équipe nationale est censée être le prolongement naturel de son championnat. C’est le cas en Égypte, en Afrique du Sud ou encore en Tunisie, où l’ossature de la sélection repose largement sur des joueurs issus des clubs locaux, rompus aux joutes continentales et porteurs d’une identité de jeu partagée. Le Maroc, lui, a fait un autre choix : celui d’une sélection largement dominée par des joueurs évoluant à l’étranger, souvent formés hors du pays et intégrés tardivement au projet national.Sur le papier, cette option semblait prometteuse. Elle a offert au Maroc une visibilité mondiale et un parcours historique en Coupe du monde. Mais à l’échelle continentale, le constat est implacable : ce modèle importé n’a pas produit les titres espérés. Une seule CAN dans l’histoire du foot national, remportée en 1976, et une succession de désillusions malgré des générations présentées comme dorées…La question coule de source : cette formule est-elle réellement adaptée aux exigences du football africain ?
Les détracteurs d’une incorporation des meilleurs éléments du championnat national dans l’équipe A avancent un argument récurrent : les clubs locaux manquent de niveau et les joueurs de compétitivité. L’argument est en partie fondé. Mais il révèle surtout une logique circulaire dangereuse. Car si les clubs ne progressent pas, c’est aussi parce qu’ils ne sont pas suffisamment intégrés au projet de l’équipe nationale. Exclure le championnat du cœur de la sélection revient à l’affaiblir durablement, en le privant de visibilité, d’attractivité et, par ricochet, de sponsors.
La solution n’est donc pas d’entériner cette faiblesse, mais d’en faire un levier. Rehausser le niveau du championnat passe par une réforme profonde des clubs : gouvernance modernisée, structures professionnelles, formation mieux encadrée, stratégie marketing crédible. C’est à ce prix que les clubs attireront des investisseurs, retiendront leurs talents et deviendront un véritable vivier pour l’équipe nationale.








