L’Amérique de Donald Trump veut-elle réellement sortir le dossier du Sahara de l’ornière, ou se contente-t-elle de gérer le statu quo ? Les propos de Massad Boulos, conseiller spécial du président Donald Trump pour les affaires africaines et arabes, dans un entretien accordé à France 24, ont de quoi susciter des interrogations à Rabat. Car si Washington continue d’affirmer son soutien à l’initiative marocaine d’autonomie sous souveraineté du Royaume, son discours sur le rôle de l’Algérie apparaît nettement plus conciliant. Le paradoxe est d’autant plus frappant que les États-Unis disposent en principe d’un levier politique considérable. Depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara, en décembre 2020, Washington a clairement établi que l’initiative marocaine d’autonomie constituait une base sérieuse et réaliste pour le règlement du différend. Cette orientation a également été réaffirmée dans le cadre des discussions onusiennes. Or, quatre ans plus tard, le blocage persiste. Et c’est précisément là que les propos de Massad Boulos interpellent plus d’un.
Le conseiller de Donald Trump reconnaît que les discussions engagées depuis le début de l’année n’ont pas permis d’aboutir à une solution. Il évoque trois rounds de discussions réunissant le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et des représentants du Polisario, tout en constatant qu’aucune solution mutuellement acceptée n’a encore émergé. Jusque-là, rien de surprenant. Ce qui l’est, c’est est le partage des responsabilités qu’il opère. Boulos met en cause explicitement le Polisario, mais réserve à l’Algérie un traitement beaucoup plus bienveillant. Selon lui, Alger « apporte son aide » au processus et son gouvernement joue un rôle que Washington « apprécie ». L’Algérie, ajoute-t-il, ne peut certes pas imposer une solution au Polisario par la force, mais elle peut l’encourager à avancer. Ce qui revient à présenter l’Algérie pour ce qu’elle n’est pas de notoriété publique et diplomatique : un partenaire fiable et crédible digne d’être pris au sérieux, qui multiplie les actes de mauvaise foi et les preuves de duplicité à l’égard sur le dossier du Sahara et d’autres. Massad Boulos est censé savoir que le régime algérien est le principal protagoniste du conflit qui livre depuis 50 ans à son voisin une guerre d’usure via sa créature polisarienne en lui fournissant le soutien logistique, financier et militaire nécessaire à la poursuite de cette imposture.
Pour Rabat, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a laissé entendre la fin de la mascarade et l’ouverture d’une nouvelle séquence dans le traitement du dossier. L’attente marocaine n’était pas seulement que Washington réaffirme sa reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara ou son soutien au plan d’autonomie. Elle portait surtout sur l’utilisation de l’influence américaine pour faire évoluer la position algérienne dans le sens d’un règlement définitif du contentieux.
Autrement dit, si le Polisario constitue le véhicule politique de la revendication indépendantiste soutenu en sous-main par le régime algérien, pourquoi ne pas faire pression sur l’État géniteur qui lui apporte son soutien, son territoire d’implantation et une part essentielle de son effort politique, financier et diplomatique ? Si l’objectif est de parvenir à une solution politique réaliste, le bon sens diplomatique et le bon sens tout court commanderaient d’agir sur les véritables ressorts du blocage. Objectif : sortir de la logique qui consiste à laisser au Polisario le choix du statu quo et du blocage, et de l’amener à considérer sérieusement le plan d’autonomie comme voie de règlement. C’est précisément sur ce point que le discours de Boulos laisse perplexe.
En affirmant que l’Algérie « aide » au règlement mais qu’elle ne peut pas imposer une solution au Polisario, Washington cherche visiblement à dissocier l’Algérie de la responsabilité politique du mouvement séparatiste dont elle est, fait notoire, le géniteur et le sponsor. L’approche américaine apparaît, sur ce point, aux antipodes de la lecture historique défendue par Rabat concernant la naissance et l’évolution du Polisario : elle tend à présenter le mouvement comme un acteur disposant d’une autonomie propre, sans accorder la même place au rôle déterminant de l’Algérie dans sa création, son soutien et son maintien. Or, pour Rabat, on ne peut comprendre la persistance du conflit sans prendre en compte le rôle central joué par Alger depuis l’origine de ce différend créé de toutes pièces en 1975 par l’Algérie de Boumediene. Dans son message adressé en avril 2018 au secrétaire général des Nations unies, SM le roi Mohammed VI avait accusé l’Algérie d’assumer une responsabilité directe dans le dossier, affirmant qu’elle « finance », « abrite », « arme» et « soutient » le Polisario, notamment sur le plan diplomatique. Il existe donc un véritable fossé entre les deux approches : pour le Maroc, Alger est au cœur du problème ; dans l’optique de Boulos, Alger apparaît davantage comme un élément de la solution qu’un facteur de blocage. Et c’est précisément cette lecture biaisée qui risque de prolonger l’immobilisme que Washington dit vouloir dépasser.
Portée par les États-Unis, la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025 et consacrant l’initiative marocaine d’autonomie comme la base centrale et réaliste pour négocier une solution politique définitive au différend, avait suscité un immense espoir au Maroc. Au point que, le soir même, le roi Mohammed VI s’était adressé à la Nation pour annoncer son intention de faire du 31 octobre une journée de fête nationale, la « Fête de l’Union », symbole de l’espoir d’un règlement définitif de la question du Sahara.
Mais la question n’est plus seulement de savoir quelle solution les États-Unis soutiennent. Elle est de savoir comment ils comptent la faire avancer. Car soutenir l’autonomie au Sahara tout en ménageant le principal soutien du Polisario peut conduire à une situation paradoxale : le cadre politique évolue, les mots changent, les résolutions se succèdent… mais le blocage demeure. Là réside toute l’ambivalence de la vision américaine expliquée par M. Boulos .
D’un côté, Washington affirme que le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine constitue le seul cadre de référence. De l’autre, il insiste sur la nécessité d’obtenir une solution « mutuellement acceptable » tout en ménageant clairement le régime algérien. Cette façon de voir les choses peut permettre de maintenir le dialogue. Mais elle ne garantit en rien son aboutissement.
Or le dossier du Sahara souffre précisément depuis des décennies de cette mécanique d’enlisement : consultations à profusion, une débauche de diplomatie et une avalanche de déclarations… et in fine pas de règlement définitif. L’enjeu n’est pas simplement de réunir les parties autour d’une table. Le défi, tout le défi consiste à faire en sorte que ceux qui disposent d’une capacité réelle d’influence l’utilisent pour rapprocher les positions. C’est finalement tout le paradoxe de la nouvelle séquence américaine.
Donald Trump avait créé, lors de son premier mandat, une rupture majeure en reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Rabat pouvait donc légitimement espérer que cette décision historique soit suivie, sous son second mandat, d’une démarche diplomatique plus offensive pour transformer cette reconnaissance en avancée politique concrète. Or le message de Massad Boulos semble plutôt suggérer une autre méthode: maintenir l’Algérie dans le rôle de partenaire du processus, demander au Polisario d’avancer, et espérer que les discussions finissent un jour par produire un compromis. Autant attendre Godot !
Massad Boulos est censé savoir que le régime algérien est le principal protagoniste du conflit qui livre depuis 50 ans à son voisin une guerre d’usure via sa créature polisarienne.
Si Alger est réellement capable d’« encourager » sa créature séparatiste , comme l’affirme Boulos, à dire oui au plan d’autonomie, pourquoi Washington ne demanderait-il pas à Alger d’user de cette influence pour l’imposer au Polisario ? À défaut, le risque est de transformer la diplomatie américaine en gestionnaire du blocage plutôt qu’en moteur de son dépassement.
Et dans ce dossier vieux de plusieurs décennies, le statu quo n’a jamais eu réellement besoin de beaucoup d’aide pour se maintenir. Il s’est merveilleusement maintenu jusqu’ici à coups de duplicité et de mauvaise foi du régime algérien. Reste une question que les propos de Massad Boulos laissent en suspens : pourquoi Washington se montre-t-il aussi précautionneux à l’égard d’Alger ? L’explication qui coule de source ou plutôt de ressource tient évidemment aux intérêts stratégiques américains en Afrique du Nord. Pour les États-Unis, l’Algérie reste une grande puissance énergétique, disposant d’importantes réserves de gaz et de pétrole et occupant une position stratégique en Méditerranée et au Sahel.Dans ce contexte, Washington peut avoir intérêt à préserver une relation avec Alger et à éviter de la pousser dans ses derniers retranchements. Le dossier du Sahara devient alors l’un des éléments d’une équation géopolitique beaucoup plus large, dans laquelle les intérêts énergétiques, sécuritaires et régionaux peuvent peser sur la manière dont les États-Unis comptent exercer leur influence. C’est précisément ce qui peut expliquer le décalage entre les attentes marocaines et la prudence américaine. Rabat pouvait espérer que la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara, réaffirmée dans le cadre politique actuel, s’accompagne d’une pression diplomatique plus forte sur Alger. Mais Washington semble privilégier une approche consistant à maintenir les canaux ouverts avec tout le monde, y compris avec l’Algérie.
Autrement dit, l’administration Trump soutient le cadre marocain sans nécessairement chercher à forcer la main au régime algérien. Mais, vu de Rabat, cette prudence produit un effet paradoxal: elle risque de ménager précisément le principal protagoniste dont le Maroc attend qu’il agisse pour débloquer le problème. Et c’est là que réside toute l’ambiguïté de la politique américaine : Washington veut-il réellement faire bouger les lignes au Sahara ou seulement s’assurer que ses propres lignes rouges — énergétiques, sécuritaires et géopolitiques — ne bougent pas ? Et si le Maroc face à ce marché de dupes décidait enfin d’assortir son initiative d’autonomie généreuse, proposée dès 2007 et présée par la communauté internationale comme la seule base d’une solution politique crédible et réaliste, d’un délai de validité ? Après des décennies de négociations sans aboutissement, Rabat pourrait estimer qu’il n’est plus possible d’attendre indéfiniment le bon vouloir de l’Algesario. L’idée serait de fixer un deadline clair, laissant à la direction du Polisario et au régime algérien le choix entre accepter le principe de l’autonomie ou le rejeter officiellement.
En cas de refus persistant, le Maroc pourrait alors considérer qu’il lui appartient de mettre en œuvre son projet avec les populations sahraouies qui y adhèrent, dans le respect du cadre international et des engagements du Royaume. Une telle démarche permettrait surtout de rompre avec la logique stérile actuelle: cinquante ans de conflit, de résolutions et de négociations sans règlement définitif, tandis que le statu quo se perpétue à chaque nouveau cycle diplomatique que l’on croyait porteur d’une solution. À force de rendez-vous manqués, de consultations sans lendemain et de promesses d’un règlement toujours repoussé, une question finit par s’imposer : combien de temps encore faudra-t-il attendre avant que les puissances cessent de ménager les postures diplomatiques et leurs petits calculs pour rompre définitivement avec le statu quo ?








