Le Classico entre l’AS FAR et le Raja de Casablanca, censé incarner ce que le foot national peut offrir de plus vibrant, s’est transformé, jeudi 30 avril au Complexe Moulay Abdellah de Rabat, en scènes de chaos qui dépassent largement le cadre du jeu. Et c’est bien là que réside le problème : ce n’est plus seulement l’image du football qui est impactée, c’est celle du Maroc tout entier qui se retrouve éclaboussée.
Car ce qui s’est joué dans les tribunes n’a rien d’un simple débordement ponctuel. Des projectiles échangés, des affrontements physiques, des policiers agressés, une tribune de presse prise d’assaut….Autant de signes d’une violence installée, presque banalisée, dont les séquences ont fait le tour des réseaux sociaux. Le spectacle n’était plus sur la pelouse, mais dans une forme de chaos devenu tristement prévisible. Comme si chaque grande affiche portait désormais en elle la promesse implicite d’un dérapage.
Et puis il y a ce détail glaçant, presque surréaliste, qui dit tout : les forces de l’ordre ont saisi sur plusieurs supporters des objets tranchants, des sabres, des barres de fer… et même des pioches. Oui, des pioches. À ce stade, on ne parle plus de supporters mais d’arsenaux ambulants. Ce n’est plus un match de football, c’est une drôle de reconstitution, quelque part entre guérilla urbaine et champ de bataille improvisé. On vient au stade comme on part au front, sauf qu’ici, l’ennemi porte le même maillot, version couleur adverse. Face à cela, la réponse a été rapide, ferme, presque implacable. La Commission de discipline de la FRMF a dégainé un arsenal de sanctions : cinq matchs à huis clos pour l’AS FAR, trois pour le Raja, des déplacements de supporters interdits jusqu’à la fin de la saison, une amende de 200.000 dirhams pour chaque club, et même l’interdiction pour le club de Rabat de recevoir ses matchs au Complexe Moulay Abdellah, à l’exception notable des rendez-vous continentaux.
À cela s’ajoutent les réparations des dégâts matériels, qui seront partagées, ainsi qu’une réponse judiciaire avec 136 interpellations et des placements en garde à vue. Sur le plan institutionnel, les clubs ont condamné sans ambiguïté ces violences. L’AS FAR appelle à préserver l’image du football national et à un sursaut collectif, tandis que le Raja dénonce également des agressions subies par ses supporters et réclame des éclaircissements, allant jusqu’à contester certaines décisions arbitrales. Chacun se désolidarise, chacun rappelle ses valeurs. Mais au fond, personne ne peut vraiment prétendre être surpris. Cette démonstration de fermeté n’empêche pas de se poser cette question : à quoi serviront réellement ces sanctions de plus, sinon à alimenter une illusion d’autorité ? L’expérience récente montre que la spirale du vandalisme ne s’enraye pas. Les huis clos s’enchaînent, les amendes tombent, les arrestations se multiplient ainsi que les séjours en prison des coupables. Et pourtant, les mêmes scènes de desolation reviennent, inlassablement.
Le Maroc a administré la preuve qu’il sait construire des stades de classe mondiale, poser du béton, tendre de l’acier et cocher toutes les cases des cahiers des charges internationaux. Mais il peine encore à bâtir l’essentiel : un public à la hauteur.
Preuve que le mal est ailleurs, plus profond, plus enraciné. La vérité est que la violence dans les stades est aussi le produit d’un écosystème. Elle est le reflet d’un déficit d’éducation, au sens large — scolaire, civique, sociale. Ces supporters, impulsifs et agressifs, ne surgissent pas de nulle part. Ils sont le fruit d’un système éducatif qui peine à transmettre des valeurs solides et d’un encadrement familial fragilisé pour ne pas dire inexistant. Beaucoup de parents, absorbés par un quotidien pesant, parfois écrasant, n’ont ni le temps ni les moyens d’assurer ce rôle de transmission. Le stade devient alors un exutoire, un espace où frustrations et colères s’expriment sans filtre, parfois avec une brutalité inquiétante. Ce constat dérange, parce qu’il dépasse le football et renvoie à des responsabilités collectives. Il interroge l’école, la famille, mais aussi le climat social dans lequel évoluent ces jeunes. À force de traiter les symptômes par la seule répression, on en oublie de s’attaquer aux racines du mal. Et pourtant, l’enjeu est de taille.
Au moment même où le Maroc revendique, preuves à l’appui, son statut de pays hôte aux standards internationaux, en se préparant à accueillir la Coupe du monde 2030, après avoir organisé la meilleure CAN 2025 de l’histoire de la compétition dans des conditions de confort et de professionnalisme saluées de tous, ces scènes viennent fissurer le récit. Une image flatteuse … mais des tribunes qui racontent une tout autre histoire. Il ne s’agit pas de céder au fatalisme, mais de regarder la réalité en face. Tant que la réponse restera essentiellement sécuritaire, ces épisodes continueront de se répéter, avec leur lot d’indignation passagère et d’oubli rapide. La véritable réforme ne se jouera pas seulement dans les commissions de discipline ou dans les dispositifs policiers, mais bien en amont, dans la capacité à reconstruire du lien, à transmettre des valeurs et à redonner du sens au vivre-ensemble. Sinon, le football national continuera de payer, à chaque match à risque, le prix d’un malaise qui le dépasse largement. Et avec lui, c’est l’image du pays qui continuera d’être massacrée, au rythme de violences que plus personne ne peut encore qualifier de surprises.
Le Maroc a administré la preuve qu’il sait construire des stades de classe mondiale, poser du béton, tendre de l’acier et cocher toutes les cases des cahiers des charges internationaux. Mais il peine encore à bâtir l’essentiel : un public à la hauteur. Des supporters disciplinés et respectueux, qui comprennent que la passion pour leur club n’est pas une licence pour la violence et les saccages. Tout un programme.








