Deux milliards de dollars… d’eau exportée! 

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Les chiffres ont de quoi impressionner. En 2025, le Maroc a exporté pour 2,03 milliards de dollars de légumes frais, intégrant ainsi le Top 10 mondial des exportateurs. Le Royaume représente désormais 3,5 % du commerce mondial de légumes frais et se hisse au neuvième rang en valeur. Pourtant, derrière cette performance se cache une réalité beaucoup moins flatteuse. Ces deux milliards de dollars ne traduisent pas une percée spectaculaire dans les industries de pointe, les biotechnologies, les semi-conducteurs, les logiciels ou l’intelligence artificielle. Ils proviennent essentiellement de l’exportation de tomates, de poivrons, de haricots, de courgettes, d’avocat et de fruits rouges… Autrement dit de produits dont la principale matière première reste… l’eau. Dans un pays confronté à une sécheresse structurelle depuis plusieurs années, exporter massivement des légumes revient aussi à exporter des milliards de mètres cubes d’« eau virtuelle », cette eau mobilisée pour produire des denrées agricoles destinées aux marchés étrangers.

Une richesse naturelle devenue de plus en plus rare. Alors que les barrages peinent à se remplir il y’a encore une année, que les nappes phréatiques s’épuisent, que le dessalement est devenu une urgence et que les pouvoirs publics appellent les citoyens à économiser chaque goutte, le Maroc continue paradoxalement d’expédier à l’étranger des cultures parmi les plus gourmandes en ressources hydriques. Les 2 milliards de dollars constituent certes une recette appréciable en devises. Mais ils illustrent aussi les limites du modèle économique national. Car lorsqu’un pays célèbre l’exportation de ses légumes comme une victoire stratégique, cela révèle surtout qu’il peine encore à franchir le cap d’une industrialisation fondée sur la technologie, l’innovation et une forte valeur ajoutée. D’aucuns objecteront que le Maroc est également devenu un important exportateur d’automobiles grâce aux usines Renault de Tanger et Stellantis à Kénitra. L’argument mérite d’être nuancé.

Certes, le taux d’intégration locale ne cesse de progresser, un réseau dense d’équipementiers s’est développé et des milliers d’emplois ont été créés. C’est une réussite industrielle incontestable. Mais Renault n’est pas une marque marocaine, pas plus que Stellantis. La conception des véhicules, les brevets, les technologies embarquées, la recherche-développement, les plateformes industrielles et les décisions stratégiques demeurent entre les mains des maisons mères étrangères. Le Maroc assemble, produit et exporte avec une valeur ajoutée croissante, mais il ne vend pas encore sa propre technologie ni ses propres marques à l’international. Ce qui fait de lui un maillon performant de la mondialisation, mais pas encore un acteur technologique de premier plan.


Lorsqu’un pays célèbre l’exportation de ses légumes comme une victoire stratégique, cela révèle surtout qu’il peine encore à franchir le cap d’une industrialisation fondée sur la technologie, l’innovation et une forte valeur ajoutée. 

Le véritable indicateur de développement ne réside pas uniquement dans le montant des exportations, mais dans leur contenu technologique. Les économies qui dominent aujourd’hui le commerce mondial vendent des logiciels, des brevets, des équipements médicaux, des composants électroniques, des machines-outils ou des technologies vertes. Elles exportent de l’intelligence, du savoir-faire et de la recherche. Le Maroc, lui, continue d’exporter principalement du soleil, des terres fertiles… et de l’eau. Certes, l’agriculture représente un pilier essentiel de l’économie nationale qui fait vivre des centaines de milliers de familles. Il ne s’agit nullement de nier son importance ni les performances des producteurs marocains, qui ont su conquérir des marchés très exigeants grâce à leur compétitivité. Mais un modèle de développement ne peut durablement reposer sur des ressources naturelles qui s’amenuisent.

L’avenir ne consiste pas à choisir entre agriculture et industrie, mais à modifier progressivement la structure de la richesse nationale. Les légumes frais ne devraient plus être le principal symbole de la réussite à l’export. Ils devraient accompagner une montée en puissance d’industries made by Morocco créatrices de technologie, de propriété intellectuelle et d’emplois hautement qualifiés. Le paradoxe reste entier : plus les recettes des exportations maraîchères augmentent, plus elles rappellent que le Maroc reste dépendant d’activités dont la valeur ajoutée demeure relativement limitée et dont le coût écologique est de plus en plus élevé.

En définitive, ces deux milliards de dollars constituent moins le signe d’une puissance industrielle émergente que celui d’une économie qui continue de transformer une ressource devenue rare en devises. Une performance commerciale, certes. Mais aussi le signal que le véritable défi du Maroc n’est pas d’exporter davantage d’eau sous forme de tomates ; il est d’exporter davantage d’intelligence sous forme de technologies. Plus fondamentalement, cette situation interroge les choix d’investissement des grandes fortunes marocaines.

On aurait aimé voir davantage de capitaux privés quitter les secteurs traditionnels – immobilier, agroalimentaire, grande distribution ou services – pour irriguer les industries de rupture : machinerie, intelligence artificielle, robotique, biotechnologies, semi-conducteurs ou cybersécurité. C’est dans ces domaines que se fabriquent aujourd’hui les géants économiques de demain. Le Maroc compte pourtant des hommes d’affaires reconnus, à l’image de Moncef Belkhayat ou de Moulay Hafid Elalamy, souvent présentés comme des entrepreneurs visionnaires. Mais force est de constater que les investissements privés continuent majoritairement de privilégier des activités dont les modèles économiques sont éprouvés et les retours sur investissement plus rapides. Ce choix est économiquement rationnel à l’échelle d’une entreprise, mais il contribue aussi à entretenir un déficit d’audace technologique à l’échelle du pays.

Les prochaines fortunes mondiales ne naîtront probablement pas d’une nouvelle chaîne de supermarchés, d’un programme immobilier ou d’une exploitation agricole, aussi performants soient-ils. Elles émergeront de ceux qui auront pris le risque d’inventer les technologies que les autres achèteront demain. Pendant que certains investissent dans l’intelligence artificielle, les puces électroniques ou l’informatique quantique, nous continuons trop souvent à nous satisfaire de secteurs où la rentabilité est immédiate, mais où la création de valeur technologique demeure très limitée. Pendant que la Silicon Valley, Shenzhen ou Séoul fabriquent les entreprises qui domineront l’économie mondiale dans vingt ans, nous continuons à célébrer des modèles économiques fondés sur des secteurs protégés, des activités traditionnelles ou des rendements rapides. Cela porte un nom: l’économie de rente. Une économie où l’on préfère exploiter des positions acquises plutôt que de prendre le risque d’inventer les marchés de demain…

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