Sur certains sujets sensibles, certains Etats révèlent moins ce qui fait leur force que ce qui peut les plomber . La question migratoire en fait partie. Et dans ce domaine, des pays européens offrent aujourd’hui un contraste presque caricatural : d’un côté, l’Espagne, qui adapte ses règles et sa législation à la réalité économique ; de l’autre, la France, qui n’en finit pas de s’enferrer dans des extrémismes identitaires et sécuritaires au nom de la « défense de l’identité française.» En Espagne, la ligne suivie est claire, désarmante de lucidité : régulariser ceux qui travaillent déjà, en partant d’un constat démographique implacable : une société vieillissante et des secteurs essentiels en manque criant de bras.
Point de grands discours métaphysiques, ni de mise en scène politique à chaque tentative de réforme. Juste une lecture froide, quasi clinique, des besoins du pays : agriculture, bâtiment, tourisme, services… autant de domaines qui ne fonctionnent ni à la rhétorique ni à l’idéologie, mais à la force du travail.
Pedro Sánchez et son gouvernement l’ont bien compris, qui ont lancé récemment un plan de régularisation d’environ 500 000 à 800 000 migrants sans-papiers, avec l’objectif de les intégrer au marché du travail formel. Un choix que d’aucuns qualifieraient de risqué ou de technique, mais qui est en réalité profondément politique – au sens noble du terme : adapter le droit à la réalité économique, plutôt que contraindre la réalité à entrer dans des postures idéologiques souvent stériles.
Résultat : une intégration plus fluide des travailleurs étrangers, une économie dynamique ( 2,5% de croissance en 2025), un système de protection sociale plus solide, une économie dynamique ( 2,5% de croissance en 2025) et une cohérence assumée entre le discours et les besoins réels du pays. En face, la France, qui a pris une voie différente, en vérité une impasse, donne parfois l’image d’un pays qui débat de sa propre respiration. Une nation où la question migratoire est trop souvent enfermée dans une grille de lecture saturée de peurs de l’Autre, de suspicion ou de calculs électoralistes à courte vue.
En Espagne, la ligne suivie est claire, désarmante de lucidité : régulariser ceux qui travaillent déjà, en partant d’un constat démographique implacable: une société vieillissante et des secteurs essentiels en manque criant de bras.
À force de durcir le ton, d’empiler des règles complexes et de transformer chaque réforme migratoire en bataille identitaire et défi sécuritaire , le débat public – ainsi instrumentalisé à des fins économiquement contre-productives – finit par occulter l’évidence même : sans main-d’œuvre étrangère, une part significative de l’économie française ralentirait mécaniquement. Ce qui est déjà le cas, traversant une période de croissance atone (environ 0,9 % en 2026) …Hôtellerie, bâtiment, agriculture, soins aux personnes âgées, logistique… la liste des métiers en tension est connue, mille fois identifiée. Pourtant, cette situation alarmante ne semble pas peser suffisamment face aux réflexes politiciens et la montée des populismes.
Le résultat est paradoxal : un pays qui vieillit, qui a besoin de bras, mais qui peine à se l’avouer pleinement dans ses choix collectifs et ses débats politiques, lesquels exhalent souvent des relents où se mêlent xénophobie et islamophobie. Une attitude aux antipodes de ce qu’est l’immigration: un fait social durable inscrit dans la mondialisation des échanges et de la mobilité.
Or, la France ne manque ni d’atouts économiques ni de potentiel d’intégration. Elle souffre davantage d’un empilement de fausses représentations politiques qui finissent par rigidifier la décision et obstruer la vision. À force de vouloir tout maîtriser par le jeu du contrôle des frontières et des refoulements , elle risque de perdre de vue l’essentiel, a savoir qu’une politique migratoire digne de ce nom n’est pas un luxe mais un outil de régulation économique et sociale nécessaire, voire vital.
L’Espagne, à l’inverse, ne prétend pas avoir résolu toutes les questions migratoires. Mais elle a tranché sur un point fondamental : une économie ne peut pas être otage de considérations identitaires ou de fantasmes sécuritaires à la française. Ce réalisme, dépouillé de toute surenchère idéologique, lui confère aujourd’hui une agilité que d’autres nations peinent à retrouver, ce qui lui a permis de stimuler sa prospérité et de pérenniser ses acquis sociaux.
Au fond, la question est moins morale que stratégique. Une société vieillissante peut choisir de se replier sur elle-même ou d’organiser lucidement les flux dont elle a besoin pour irriguer son développement . L’Espagne a opté pour la seconde voie. Celle du pragmatisme et de l’avenir.








