Chaque mois de février, c’est la même saison rituelle : celle de la Déclaration obligatoire de patrimoine (DOP). Ministres, élus, hauts fonctionnaires et toute personne investie d’une mission publique sont priés d’ouvrir leurs tiroirs – du moins sur le papier – et de déposer leur inventaire à la Cour des comptes. Une sorte de grand ménage d’hiver version institutionnelle. Louable sur le principe. Presque poétique. Sur le papier, justement, le Maroc affiche une volonté sans équivoque : moraliser la vie publique, lutter contre la corruption, l’enrichissement indu et protéger les deniers publics.
Dans la pratique, l’exercice ressemble davantage à une formalité administrative bien huilée, classée sans bruit dans un tiroir capitonné. Car si les déclarations sont bien remplies, elles restent soigneusement à l’abri des regards. Rideau fermé, lumière éteinte, circulez il n’y a apparemment rien à voir. Résultat : impossible de savoir qui, parmi nos heureux serviteurs de l’État, est passé de la Clio d’occasion à la collection de villas, ou qui vit sagement au rythme de sa fiche de paie, loin des sirènes de l’enrichissement cocotte-minute.
L’exercice de transparence s’arrête en effet là où il pourrait devenir intéressant: la publication des patrimoines en début et en fin de mandat.
Impossible aussi de distinguer l’enrichissement légitime de la fulgurante réussite inexpliquée. À moins d’être voyant extralucide ou expert en lecture d’aura patrimoniale. L’exercice de transparence s’arrête en effet là où il pourrait devenir intéressant: la publication des patrimoines en début et en fin de mandat. Sans cette étape, la DOP ressemble un peu à un examen dont les copies seraient rendues… sans jamais afficher les notes. Ailleurs, certains ont choisi une autre mise en scène. En France, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique publie le patrimoine des membres du gouvernement. En Italie, ministres et parlementaires déclarent chaque année biens et revenus consultables par les citoyens inscrits sur les listes électorales. Chez nous, la Cour des comptes collecte, archive… et referme soigneusement le classeur. Une exception nationale de plus, à ranger dans la vitrine des spécificités.
Depuis l’entrée en vigueur du dispositif en 2010, censé «consacrer les principes de responsabilité et de transparence», aucun élu, ministre ou haut fonctionnaire n’a réellement été inquiété sur l’origine ou l’évolution de son patrimoine. Faut-il en conclure que nous sommes gouvernés par une confrérie de saints insensibles aux tentations matérielles? Ou que le contrôle se pratique avec une délicatesse infinie? L’absence de sanctions visibles alimente inévitablement le scepticisme.
Aux yeux du citoyen lambda, la déclaration de patrimoine ressemble à un texte de plus dans l’arsenal juridique : solennel dans l’intention, discret dans l’application. Pendant ce temps, les soupçons de conflits d’intérêts, de détournements de fonds, de collusions et de passe-droits continuent d’alimenter les conversations de café. Comment, dans ces conditions, convaincre que la lutte contre les privilèges indus procède d’une volonté politique réelle ? Que l’impunité appartient au passé ? Lorsque l’état du patrimoine des gouvernants relève du secret aussi impénétrable d’une Rfissa réussie ? La Cour des comptes, chargée de recevoir et de contrôler ces déclarations, gagnerait peut-être à troquer son image de coffre-fort institutionnel contre celle d’un véritable acteur de la reddition des comptes.
À défaut, la DOP risque d’être condamnée à rester un simple protocole annuel : on déclare, on classe, on oublie… jusqu’à l’an prochain. Une chose est sûre : la bonne gouvernance avance. Elle avance beaucoup dans les discours, elle prospère dans les déclarations d’intention… et elle court peut-être un peu moins vite quand il s’agit d’ouvrir les tiroirs. Pendant ce temps, à force de protéger le patrimoine privé derrière un voile de discrétion, on finirait par oublier que le patrimoine public appartient à tous : un domaine de pleine clarté qui ne saurait se permettre le luxe du secret.








