Tourisme interne 

Abdellah Chankou : Directeur de la publication

Depuis  plusieurs années, le Maroc est devenu un pays émetteur de touristes au pouvoir d’achat assez conséquent. Pas seulement par désir de découverte, légitime du reste, d’autres destinations où il fait tout aussi bon de bronzer tout en pratiquant du lèche-vitrine. Mais parce qu’ils sont poussés à tourner le dos à leur propre pays qui regorge pourtant d’attraits touristiques oscillant entre mer, désert et montagne. Le coup de chaud qui frappe jusqu’à l’insolation les prix notamment pendant la haute saison propice au voyage surtout en famille leur fait fuir en quelque sorte  la douceur du climat estival local que ce soit à Agadir, Tanger, la côte tétouanaise ou Saaidia. Pour un couple avec enfants, Il faut dépenser une fortune rien que pour le lit. Sans compter les autres dépenses de restauration et autres frais inhérents aux voyages. Est-ce normal?   

Certes, nul n’est touriste dans son pays. Mais pas au point tout de même  d’envoyer par paquets plusieurs milliers de touristes locaux vers les  côtes espagnoles voisines de Costa Brava ou del Sol ou dans les stations balnéaires d’Antalya en Turquie ou de Charm Cheikh en Egypte. Si ces destinations ont le vent en poupe , attirant chaque année  un nombre croissant d’estivants marocains c’est parce qu’elles offrent un excellent rapport qualité-prix qu’ils ne trouvent pas au Maroc.  Combien de fois n’a-t-on pas en effet entendu des citoyens s’extasier sur leur séjour dans les villes d’Andalousie en bord de mer… !

En Espagne, le balnéaire affiche des prix beaucoup moins élevés que celui très rudimentaire de notre très cher pays avec en prime un environnement propre, divertissant et expurgé de ces  nuisances qui peuplent le paysage local.   

Ce touriste maison en quête d’un bon plan, qui dépense et consomme, ne mérite-il pas d’être bien servi chez lui ? A quoi sert le ministère du tourisme s’il est incapable d’agir sur le réel touristique pour l’adapter aux attentes des vacanciers locaux?

Certes, nul n’est touriste dans son pays. Mais pas au point tout de même d’envoyer par paquets plusieurs milliers de touristes locaux vers les  côtes espagnoles voisines de Costa Brava ou del Sol ou dans les stations balnéaires d’Antalya en Turquie ou de Charm Cheikh en Egypte.

Cela fait plusieurs années que ce sujet revient au-devant la scène sur fond de plaintes récurrentes  quant au caractère  excessif des prix de l’hébergement. Sans que rien ne soit fait pour remédier à ce problème qui n’est pas insoluble. L’architecture de l’industrie marocaine des voyages a été conçue notamment dans sa composante hébergement classé pour le tourisme international de séjour (TIS). Mais  une offre touristique digne de ce nom qui soit adaptée au profil et aux attentes des familles marocaines se fait toujours attendre. La formule la mieux adaptée reste les appart’hôtels avec salon, chambre pour les parents et une deuxième pour les enfants, dotés de toutes les commodités nécessaires (kitchenette et ustensiles de cuisine, coin vaisselle, linge…).

Ces meublés du tourisme destinés à la location existent à Agadir, Marrakech ou Tanger mais ils restent très marginaux dans le paysage touristique national toujours dominé par les hôtels et les riads qui sont hors de prix pour le touriste local, même issu de la classe moyenne qui préfère prendre du bon temps dans des destinations compétitives. Quant au citoyen lambda payé au Smig et rivé en bas de l’échelle,  jouer au touriste dans son propre pays pendant quelques semaines de l’année relève encore d’un luxe inaccessible… Du coup, de nombreuses familles issues des couches démunies  en sont réduites à recourir au « tourisme chez la famille» en faisant des «descentes», parfois impromptues, chez l’oncle , la sœur ou  la cousine habitant à Beni-Mellal, Agadir, Essaouira ou Tétouan…Ce tourisme familial, très intéressant compte tenu de la gratuité de l’hébergement et de la restauration,  est incommodant pour les maîtres de céans qui doivent se serrer un peu pour faire de la place aux visiteurs de l’été. Ce ne sont pas des vacances, c’est un châtiment.

Conscients de la nécessité impérieuse d’offrir aux touristes nationaux un produit abordable et adapté à leurs  habitudes de consommation et de voyages, les promoteurs de la fameuse Vision 2020 avaient  pourtant prévu  le Plan Biladi  lancé en grande pompe par l’ex-ministre de tutelle Adil Douiri en même temps que le plan Azur qui a tourné à la grande imposture. Huit nouvelles zones touristiques intégrées d’une superficie entre 20 et 60 hectares, ont été identifiées dans sept régions comptant parmi les plus fréquentées  par le touriste local. Or, sur 8 stations programmées dans le cadre de ce plan figé toujours au stade de vœux  pieux, seules deux ont vu le jour, Imi Ouaddar à Agadir et Ifrane, les autres de Sidi Abed, Ras El Ma et Benslimane semblent avoir été remisés au rayon des chantiers mort-nés.

On attend toujours la création dans le cadre d’un partenariat public-privé d’une capacité litière minimale de 30.000 lits dont 11.000 en résidences hôtelières horizontales (résidences touristiques aménagées en villages de vacances familiaux) et verticales (résidences touristiques) et 19.000 lits en campings. Plus grave encore, cette situation ne semble pas émouvoir  les responsables du secteur, focalisés surtout sur les infrastructures destinées aux touristes étrangers susceptibles d’augmenter les flux touristiques en direction du Maroc.

Il ne s’agit après tout que du touriste local que les décideurs  ont pris la fâcheuse habitude de  caser définitivement dans la rubrique « bouche-trou». Ils ne se rappellent de son existence et à son bon souvenir  qu’en période de crise lorsque les touristes internationaux désertent « le plus beau pays du monde » dans des proportions dramatiques. Comme ce fut le cas pendant les deux années  de la ravageuse  crise sanitaire  et lors  de la première crise du Golfe au début des années 90.  Le touriste du cru est alors sollicité, voire courtisé en  lui demandant  un «sursaut patriotique» pour assurer la survie des opérateurs nationaux. Le désintérêt  envers le tourisme intérieur est d’autant plus incompréhensible que le pays regorge d’attraits riches et multiples (deux belles façades maritimes, arrière-pays enchanteur, paysages fabuleux, désert, neige, montagnes, lacs et rivières…) à faire pâlir de jalousie les pays les moins gâtés par la nature. Est-il à ce point compliqué de créer par exemple deux stations balnéaires (l’une sur la  Méditerranée et l’autre sur l’Atlantique)  dédiées au tourisme domestique avec un résidentiel  aux normes et toutes les commodités autour (supermarchés, snacks, restaurants, marchands de souvenirs, paillottes, cafés, magasins, etc…) ? Autrement dit, un  îlot de délassement où il fait bon séjourner en famille?

Parent pauvre des politiques publiques, le tourisme interne, qui revêt une dimension sociale importante, reste sous-exploité alors qu’ il recèle un potentiel de développement indéniable. Pour qu’il ait la place qu’il mérite, il doit cesser d’être envisagé comme la cinquième roue du carrosse ou comme un tourisme de refuge en période de crise.

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