Abdellah Chankou
La guerre qui lui a été imposée par le couple américano-israélien a fait opérer au régime iranien un tournant stratégique majeur : ce qui relevait autrefois d’une posture ambiguë –jouer avec le seuil nucléaire sans le franchir officiellement – tend désormais vers une logique de dissuasion assumée. Dans un contexte marqué par des bombardements de ses infrastructures stratégiques et l’élimination de figures clés de l’appareil politico-sécuritaire, le pouvoir iranien a fini par se rendre à l’évidence : dans un environnement régional ultra-hostile, seule la capacité de riposte ultime garantit réellement la protection du pays et la survie du régime. Ce basculement est aussi psychologique que militaire.
Pour le guide assassiné le 28 février par les Américains Ali Khamenei, qui était hostile à l’arme nucléaire au nom de principes religieux et stratégiques, la doctrine était claire : rester au seuil pour éviter l’isolement total tout en conservant un levier de pression. Mais l’agression militaire subie par l’Iran pendant 40 jours a fragilisé cette ligne. À Téhéran, l’idée gagne du terrain que la retenue n’a pas protégé le pays, bien au contraire. Dès lors, poursuivre l’enrichissement de l’uranium, que Donald Trump refuse de manière catégorique, va au-delà d’un simple un outil de négociation pour se transformer en assurance-vie face à ce qui est fortement perçu comme une menace existentielle. La menace de Donald Trump de faire disparaître la civilisation iranienne valide l’idée que sans capacité de riposte forte et crédible, le pays resterait exposé à des pressions extrêmes, voire à une intervention militaire directe. Autrement dit, le discours de Trump, qu’il soit tactique ou impulsif, a produit l’effet inverse de celui recherché : au lieu de contraindre l’Iran à reculer, il a contribué à durcir sa position. En filigrane, c’est la rivalité avec le colonisateur israélien qui structure cette évolution. Ce dernier, puissance nucléaire non déclarée, principal facteur de tension et de destruction humaine et infrastructurelle au Moyen-Orient, conserve une supériorité militaire écrasante dans la région qui lui permet de donner corps à ses visées expansionnistes au nom du “Grand Israël”. Pour les stratèges iraniens, renoncer dans ces conditions aux programmes nucléaire et balistique reviendrait à accepter un déséquilibre irréversible, voire une forme de vulnérabilité stratégique comparable à celle des États du Golfe: prospères, certes, mais dépendants de parapluies sécuritaires étrangers. Or, cette perspective est inacceptable pour un régime qui ne fait pas confiance ni à Israël de Netanyahou ni aux États-Unis de Trump.
Accepter de devenir un acteur sans capacité de dissuasion autonome équivaudrait à une capitulation idéologique autant que militaire. L’arme nucléaire, dans cette grille de lecture, n’est pas un luxe ni un symbole de puissance, mais un outil de survie dans un jeu régional où les règles sont dictées par la force. Le virage iranien s’apparente à une rupture doctrinale implicite. Il y a de quoi regretter aujourd’hui la prudence de Khamenei devant ce glissement interne vers des positions plus dures, où la logique de sanctuarisation du régime prime désormais sur toute autre considération qui priverait le pays de capacité de défense. En somme, Téhéran est arrivé à une conclusion imparable : dans un Moyen-Orient dangereux et instable , mieux vaut être craint que vulnérable, quitte à franchir une ligne rouge que le régime des mollahs s’était longtemps imposée. Le Moyen-Orient est très mal parti.








