Diplômes sans débouchés

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Certaines phrases ont le don de résumer des décennies d’échecs accumulés. Ainsi de celle prononcée récemment par le Wali de Bank Al-Maghrib, qui a fait le tour des réseaux tellement elle est fait sens : « Nous produisons des diplômés pour un marché qui n’existe pas, et nous cherchons des compétences que nous ne formons pas. » En quelques mots, les turpitudes du système éducatif national sont dites : un système qui avance ou recule en décalage permanent avec la réalité économique, sociale et technologique du pays. Là réside le paradoxe marocain. D’un côté, des milliers de jeunes diplômés peinent à trouver un emploi correspondant à leur formation. De l’autre, des entreprises qui se plaignent d’un manque de techniciens qualifiés, d’ingénieurs spécialisés, de profils numériques, d’ouvriers compétents ou encore de cadres intermédiaires opérationnels. Le pays forme massivement, quelque 400.000 diplômés chaque année, mais forme souvent à côté.

Le problème n’est pas seulement quantitatif. Il est surtout structurel. Depuis des décennies, l’école marocaine fonctionne comme une machine à distribuer des diplômes plutôt qu’à construire des compétences. Le diplôme est devenu une fin en soi, souvent déconnecté des besoins réels du marché du travail, de l’évolution des métiers et des mutations profondes de l’économie mondiale. Pendant longtemps, l’enseignement a été pensé autour d’une logique administrative héritée des années où la fonction publique représentait le principal débouché social. Résultat : des filières saturées, une survalorisation des cursus théoriques et un immense retard dans les formations techniques, professionnelles et technologiques. Le pays continue ainsi à produire des cohortes de diplômés en quête d’emplois administratifs pendant que les secteurs industriels, numériques ou technologiques cherchent désespérément des profils adaptés. Le malaise commence très tôt. L’enseignement national notamment son versant public souffre d’abord d’une profonde crise des apprentissages fondamentaux. Lecture, langues, mathématiques, raisonnement logique : des milliers d’élèves arrivent au collège puis au lycée avec des lacunes considérables. Beaucoup apprennent à mémoriser plutôt qu’à comprendre, à réciter plutôt qu’à réfléchir.

La créativité, l’esprit critique et la capacité d’adaptation restent souvent les grandes absentes des salles de classe. À cela s’ajoute une fracture linguistique qui handicape durablement des générations entières. Entre arabisation partielle, domination du français dans l’enseignement supérieur scientifique et arrivée tardive de l’anglais, de nombreux étudiants se retrouvent piégés dans un système où la langue devient un obstacle supplémentaire à l’acquisition du savoir. Comment construire dans ces conditions une économie compétitive lorsque tant de jeunes peinent déjà à maîtriser les outils linguistiques indispensables au monde professionnel? L’université n’est pas plus outillée pour jouer son rôle d’ascenseur social et de fabrique de compétences.

Comment construire dans ces conditions une économie compétitive lorsque tant de jeunes peinent déjà à maîtriser les outils linguistiques indispensables au monde professionnel ?

Nombre de facultés sont devenues des garderies pour adultes ou des espaces de gestion de flux où l’encadrement pédagogique, l’orientation et l’accompagnement des étudiants restent insuffisants. Beaucoup de cursus demeurent éloignés des réalités du terrain, tandis que les passerelles entre université et entreprise restent fragiles. Le résultat est cruel : le chômage frappe particulièrement les jeunes diplômés. Plus le niveau d’études augmente, plus les attentes sociales montent… mais plus le risque de frustration grandit lorsque le marché ne suit pas. Ce décalage nourrit un profond sentiment de déclassement chez une jeunesse qui avait pourtant cru au pouvoir émancipateur de l’école.

La crise du capital humain ne se limite d’ailleurs pas aux seuls contenus pédagogiques. Elle touche aussi la gouvernance, l’orientation et la valorisation des talents. Trop souvent, les élèves sont orientés par défaut plutôt que par vocation. Les filières techniques et professionnelles continuent d’être perçues comme des voies de “seconde zone”, alors même qu’elles représentent dans les économies modernes des piliers essentiels de la compétitivité industrielle. Pendant ce temps, le monde avance à grande vitesse. Intelligence artificielle, transition énergétique, économie verte, cybersécurité, automatisation, métiers du digital : les compétences recherchées évoluent en permanence. Or l’école marocaine donne l’impression de préparer les élèves aux métiers d’hier plutôt qu’à ceux de demain! Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : dans l’érosion progressive de la confiance collective envers l’école publique qui accueille le gros des apprenants. Lorsqu’un système éducatif cesse d’être perçu comme un moteur de promotion sociale, c’est tout le contrat social qui chancelle. De plus en plus de familles y compris les moins loties scolarisent leurs enfants dans l’enseignement privé réputé de qualité. Ceux qui en ont les moyens cherchent des alternatives ; les autres s’en remettent par résignation à un système à bout de souffle.

Pourtant, le Maroc dispose d’atouts immenses: une jeunesse créative, une position géographique stratégique, des secteurs industriels en expansion et une volonté affichée de monter en gamme dans le domaine économique. Mais aucun pays ne peut espérer devenir une puissance émergente sans investir sérieusement dans son capital humain. L’enjeu dépasse largement la seule réforme des programmes scolaires. Il s’agit de repenser le rapport entre école, économie et société. Former moins pour le diplôme et davantage pour la compétence. 

Réhabiliter les filières techniques. Renforcer les langues, le numérique et les sciences. Développer l’esprit critique, l’innovation et l’autonomie. Mieux connecter l’université à l’entreprise. Et surtout redonner à l’école sa mission première : révéler les talents au lieu de fabriquer des frustrés. Car derrière un diplôme sans débouché, il y a une énergie gaspillée, un potentiel perdu et une confiance brisée. Et pour un Royaume qui aspire à l’émergence et au leadership, les leviers décisifs ne sont ni le béton ni les infrastructures de classe mondiale. Le vrai trésor reste le capital humain.

Les plus lus
[posts_populaires]
Traduire / Translate