Ahmed Zoubaïr
À quelques jours de l’Aïd Al-Adha, Aziz Akhannouch a donc choisi de montrer les muscles face à la flambée des prix des moutons. Contrôles renforcés, encadrement des marchés, sanctions contre les spéculateurs, interdiction des reventes opportunistes : avec ces mesures tardives, l’exécutif veut donner le sentiment qu’il agit fermement pour protéger le pouvoir d’achat des Marocains. Une démonstration de fermeté dont nombre d’observateurs doutent de l’efficacité. Car le problème ovin et bovin au Maroc dépasse largement les seuls intermédiaires opportunistes ou les dysfonctionnements des marchés hebdomadaires. Depuis plusieurs années, le secteur de l’élevage traverse une crise structurelle profonde. Sécheresse des années précédentes, flambée du prix des aliments pour bétail, raréfaction des pâturages, hausse des coûts du transport et recul du cheptel ont bouleversé l’équilibre économique de toute la filière. À cela s’ajoute une forte concentration du secteur – au détriment du petit éleveur qui faisait naguère le marché et des prix corrects – entre les mains de grands opérateurs capables d’influencer l’offre et les prix bien avant l’arrivée des bêtes dans les souks.
Derrière ce qui ressemble à une mise en scène réglementaire, beaucoup voient surtout une opération destinée à calmer la colère sociale et à désigner des boucs-émissaires : les intermédiaires, les revendeurs ou les spéculateurs. Le mouton cher n’est au fond qu’un symptôme de la vie chère généralisée qui érode gravement depuis des années le pouvoir d’achat des Marocains.
Faut-il rappeler que le vendeur de moutons n’évolue pas dans une bulle isolée? Lui aussi subit la hausse de prix du carburant, des aliments pour bétail, du transport et même des produits alimentaires pour sa propre famille. En clair, l’éleveur ou le commerçant augmente ses prix parce que son propre coût de la vie explose lui aussi. Dans ce contexte, le mouton devient le miroir grossissant d’un malaise social plus profond. Lorsque les légumes flambent, que la viande devient inaccessible, que le carburant pèse sur chaque déplacement et que les charges quotidiennes augmentent, il est évident que le prix du sacrifice suive la même trajectoire. Le problème ne se limite d’ailleurs pas au seul mouton. Derrière l’envolée des prix du cheptel se cache une inflation généralisée : alimentation, transport, logement, école, carburants, restauration, loisirs… Toute l’économie du quotidien s’est renchérie. Prenez l’exemple du plombier: il y a quelques années encore, une simple intervention à domicile coûtait autour de 100 dirhams.
Aujourd’hui, il réclame facilement 300 DH, parfois davantage, uniquement pour la main-d’œuvre! Idem chez l’électricien, le peintre, le mécanicien, le maçon ou l’ouvrier agricole quand il est disponible…Ce qui est un autre problème… Cette envolée des prix au-delà du supportable traduit une réalité plus profonde et complexe : coût de la vie a explosé pour tout le monde. Le plombier paie plus cher son carburant, ses outils, ses pièces de rechange, son loyer, ses courses alimentaires, son sandwich et la scolarité de ses enfants, etc…Chacun répercute sur l’autre une hausse devenue systémique. Ce phénomène se trouve aggravé par le poids écrasant de l’informel, véritable jungle tarifaire où règne le « chacun fixe son prix comme il l’entend ». Dans de nombreux secteurs, il n’existe ni transparence, ni facturation, ni contrôle des marges. Chacun prélève ce qu’il estime pouvoir arracher au client, souvent en invoquant la hausse générale des coûts, sans que l’on sache réellement quelle part relève d’une nécessité économique… et quelle part relève simplement de l’opportunisme. Cette économie opaque nourrit un sentiment d’arbitraire. Deux clients peuvent ainsi payer des prix totalement différents pour le même produit, selon le quartier, l’urgence, l’apparence sociale ou même l’humeur du commerçant.
Le consommateur évolue alors dans un marché où les repères disparaissent progressivement et où le prix « juste » devient presque introuvable. L’absence de régulation et la faiblesse des mécanismes de contrôle favorisent dès lors une inflation psychologique autant qu’économique. Beaucoup augmentent leurs tarifs parce qu’ils constatent que tout le monde augmente les siens. Une logique de contagion s’installe : le commerçant majore ses prix parce que l’artisan les a majorés, l’artisan parce que le grossiste l’a fait, et ainsi de suite. Au final, toute la société entre dans une spirale où chacun tente de protéger son pouvoir d’achat… en rognant celui des autres. Le Maroc bascule ainsi d’un modèle de « pays accessible » vers une économie où les revenus surtout des couches modestes stagnent pendant que les prix s’alignent progressivement sur des standards internationaux… sans les salaires qui vont avec. Résultat : la classe moyenne s’effrite, les ménages arbitrent entre tradition et survie budgétaire, et même une fête religieuse censée rassembler devient une source d’angoisse financière.
Les prix stratosphériques du mouton de l’Aïd sonnent peut-être la fin d’une vieille illusion marocaine : celle d’un pays où la vie resterait éternellement « bon marché ». Pendant des décennies, le pays a cultivé en effet cette réputation de destination abordable, où même les classes modestes pouvaient encore préserver certaines traditions sans se ruiner ou sombrer dans l’endettement. Mais aujourd’hui, le mouton de l’Aïd agit comme un brutal révélateur : tout coûte plus cher et ce n’est pas juste conjoncturel. La démarche gouvernementale est politiquement compréhensible: dans un climat social tendu, il est toujours plus simple de pointer du doigt des “profiteurs” que d’admettre que la vie chère est devenue systémique. Mais jusqu’à quand ? À force de chercher des boucs émissaires, le gouvernement tente surtout d’éviter le débat de fond : pourquoi le coût de la vie continue-t-il de grimper alors que les revenus, eux, stagnent? Et à qui profite réellement cette fièvre des prix ?
Aïd Al-Adha : Akhannouch joue la carte de la fermeté
Le Chef du gouvernement a annoncé des mesures exceptionnelles pour encadrer la vente des moutons de l’Aïd et lutter contre la flambée des prix.
Le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a annoncé l’entrée en vigueur d’une batterie de mesures temporaires destinées à réglementer la commercialisation et la vente des moutons de l’Aïd à l’occasion de l’Aïd al-Adha 1447 H / 2026. Cette décision intervient dans un contexte marqué par les inquiétudes croissantes des citoyens face à la hausse des prix du bétail et aux pratiques spéculatives observées dans certains marchés. Selon un communiqué de la Présidence du gouvernement, cette initiative vise avant tout à préserver le pouvoir d’achat des ménages et à garantir un fonctionnement transparent et équilibré des marchés dédiés à la vente des animaux destinés au sacrifice. Les autorités entendent ainsi assurer des conditions de concurrence loyales entre les différents intervenants du secteur, tout en protégeant les consommateurs contre les abus et les manipulations des prix.
Le gouvernement précise que cette décision s’appuie sur plusieurs textes législatifs et réglementaires en vigueur, notamment la loi organique relative aux collectivités territoriales ainsi que la loi encadrant la liberté des prix et de la concurrence. Après consultation du Conseil de la concurrence, les autorités ont décidé de renforcer les mécanismes de contrôle afin d’empêcher toute pratique portant atteinte au bon fonctionnement du marché ou créant des déséquilibres artificiels entre l’offre et la demande.
Parmi les principales mesures annoncées figure l’obligation de limiter la vente des moutons aux espaces officiellement autorisés et contrôlés par les autorités compétentes. Certaines formes de vente directe, notamment au sein des exploitations agricoles, resteront néanmoins permises dans le respect des règles fixées par l’administration. Les vendeurs devront également déclarer à l’avance leur identité, le nombre de bêtes proposées à la vente ainsi que leur provenance avant d’accéder aux marchés. Le gouvernement entend également mettre un terme aux pratiques de revente spéculative à l’intérieur des marchés. Ainsi, l’achat de moutons dans le seul but de les revendre à des prix plus élevés sera interdit. Les autorités ciblent aussi les ententes illicites, les enchères artificiellement gonflées et toute tentative de manipulation des prix destinée à provoquer une hausse injustifiée des tarifs. Dans la même logique, le stockage clandestin des moutons en dehors des circuits commerciaux habituels sera strictement prohibé lorsqu’il vise à créer une rareté artificielle sur le marché ou à alimenter une augmentation abusive des prix. Cette mesure cherche à éviter les phénomènes de pénurie organisée qui affectent directement les consommateurs à l’approche de l’Aïd.
Le communiqué souligne par ailleurs que des sanctions sévères seront appliquées à l’encontre des contrevenants. Les personnes impliquées dans des pratiques illégales s’exposent à des amendes financières, à des peines d’emprisonnement prévues par la législation en vigueur, ainsi qu’à la fermeture temporaire des points de vente concernés. Les autorités pourront également procéder à la saisie des animaux et du matériel utilisés dans le cadre des infractions constatées. Enfin, le gouvernement a appelé l’ensemble des professionnels, commerçants, éleveurs et intermédiaires opérant dans la chaîne de commercialisation des moutons de l’Aïd à faire preuve de responsabilité et à respecter strictement les lois et règlements en vigueur. L’objectif affiché est de garantir un approvisionnement normal des marchés, de préserver la transparence des transactions commerciales et d’assurer la protection des consommateurs durant cette période particulièrement sensible.








