La proposition chinoise d’un accord de libre-échange avec le Maroc suscite des réserves à Rabat. Si un tel partenariat pourrait ouvrir de nouvelles perspectives aux exportateurs marocains, les autorités entendent d’abord en mesurer les conséquences sur l’industrie nationale et les équilibres commerciaux.
Ahmed Zoubaïr
L’idée d’un accord de libre-échange entre le Maroc et la Chine est désormais sur la table. Pékin a officiellement proposé à Rabat d’engager une réflexion en ce sens, mais les autorités marocaines préfèrent avancer avec prudence avant d’ouvrir un chantier aux implications économiques, industrielles et géostratégiques considérables. Selon des déclarations du ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, rapportées par Bloomberg, le Royaume procède actuellement à une évaluation approfondie des conséquences qu’un tel partenariat pourrait avoir sur son tissu productif, ses échanges commerciaux et ses engagements internationaux. Aucune négociation formelle n’est donc envisagée à ce stade, le gouvernement privilégiant d’abord une phase d’analyse et de concertation.
Sur le papier, un accord de libre-échange avec la deuxième puissance économique mondiale présente des avantages indéniables. Il pourrait offrir aux entreprises marocaines un accès facilité à un marché de plus de 1,4 milliard de consommateurs et ouvrir de nouvelles perspectives pour les exportateurs nationaux dans des secteurs tels que l’agroalimentaire, les phosphates, les engrais, l’automobile ou encore les produits de la mer. Pour le Maroc, qui cherche depuis plusieurs années à diversifier ses débouchés commerciaux au-delà de son partenaire historique européen, la Chine représente un marché stratégique susceptible de réduire la dépendance à l’égard de l’Union européenne, qui absorbe encore l’essentiel des exportations marocaines.

Mais l’équation est loin d’être simple. L’ouverture accrue du marché marocain aux produits chinois soulève des interrogations quant à la compétitivité de certaines filières locales. Face à la puissance industrielle chinoise et à sa capacité de production à grande échelle, plusieurs secteurs pourraient se retrouver sous pression. Si les autorités marocaines affichent une certaine réserve face à l’idée d’un accord de libre-échange avec la Chine, cette prudence s’explique effectivement par les enseignements tirés de l’expérience passée. En effet, le Maroc demeure structurellement déficitaire dans ses échanges commerciaux avec la majorité des pays et blocs économiques avec lesquels il a conclu des accords de libre-échange.
Compétitivité
Malgré les opportunités offertes par l’ouverture des marchés, les entreprises marocaines continuent de souffrir d’un déficit de compétitivité dans plusieurs secteurs, tandis que l’offre exportable nationale reste relativement limitée et concentrée sur quelques filières. Résultat : les importations progressent généralement plus rapidement que les exportations, alimentant un déséquilibre chronique de la balance commerciale. Les chiffres illustrent l’ampleur du défi. Sur les quatre premiers mois de 2026, le déficit commercial du Royaume a atteint près de 127 milliards de dirhams, poursuivant une tendance lourde observée depuis plusieurs années. Une situation qui nourrit les interrogations sur la pertinence de nouveaux accords de libre-échange sans un renforcement préalable de la compétitivité du tissu productif national. La question se pose avec encore plus d’acuité dans le cas de la Chine.
Que pourrait réellement vendre le Maroc à un géant mondial qui produit pratiquement tout, des biens de consommation courante aux équipements industriels les plus sophistiqués, et qui demeure l’atelier manufacturier de la planète ? Certes, certains produits marocains disposent d’atouts sur le marché chinois, notamment les phosphates et leurs dérivés, certains produits agroalimentaires ou encore les produits de la mer. Mais ces créneaux apparaissent relativement étroits face à l’immensité et à la diversité de l’offre industrielle chinoise. Dès lors, le risque est réel qu’un éventuel accord de libre-échange bénéficie davantage aux exportateurs chinois qu’aux entreprises marocaines. Une ouverture insuffisamment préparée pourrait accélérer les importations de produits chinois à bas coût, accroître la concurrence sur le marché intérieur et aggraver encore davantage le déficit commercial du Royaume. C’est précisément pour éviter un tel scénario que Rabat semble privilégier une approche graduelle et pragmatique.
Avant de signer un nouvel accord, les autorités souhaitent s’assurer qu’il créera de véritables opportunités pour les exportateurs marocains et qu’il contribuera au développement d’une base industrielle plus solide, plutôt qu’à l’élargissement d’un déficit commercial déjà préoccupant. Conscient de ces enjeux, Ryad Mezzour a insisté sur la nécessité d’associer les entreprises, les fédérations professionnelles et les administrations concernées à toute réflexion sur le sujet. L’objectif est de mesurer précisément les gains potentiels mais aussi les risques pour l’emploi, la production nationale et les investissements existants.
Création de valeur
Le ministre a également souligné que toute décision devra tenir compte du réseau déjà dense d’accords commerciaux conclus par le Maroc avec de nombreux partenaires, notamment l’Union européenne, les États-Unis, la Turquie et plusieurs pays arabes et africains. La compatibilité d’un éventuel accord avec la Chine avec ces engagements constitue un élément central de l’évaluation en cours. Cette réflexion intervient alors que les relations économiques entre Rabat et Pékin connaissent une accélération notable. Ces dernières années, les investissements chinois se sont multipliés dans le Royaume, particulièrement dans les secteurs liés à la transition énergétique et à la mobilité électrique. Le Maroc est devenu une destination de choix pour plusieurs groupes chinois spécialisés dans les batteries, les composants automobiles et les technologies vertes, attirés par la stabilité du pays, sa proximité avec les marchés européens et son vaste réseau d’accords de libre-échange. Le Royaume ambitionne ainsi de se positionner comme une plateforme industrielle et logistique reliant l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.
Dans ce contexte, Ryad Mezzour a réaffirmé que le Maroc demeurait ouvert aux investissements étrangers, indépendamment de leur origine, dès lors qu’ils contribuent à la création de valeur, au transfert de technologies et au développement de l’emploi qualifié.
Le Chili également dans le viseur
Parallèlement à la piste chinoise, le gouvernement étudie également la possibilité de conclure un accord de libre-échange avec le Chili. Une telle initiative pourrait permettre au Maroc de renforcer sa présence en Amérique latine, d’améliorer l’accès de ses produits à cette région du monde et de disposer d’un point d’entrée privilégié vers les marchés du Mercosur, l’un des principaux blocs économiques du continent.
Contrairement au dossier chinois, le partenariat avec le Chili apparaît toutefois plus équilibré sur le plan économique. Les deux pays présentent en effet plusieurs similitudes structurelles. Tous deux ont fait le choix de l’ouverture économique et disposent d’un vaste réseau d’accords commerciaux avec leurs principaux partenaires internationaux. Ils s’appuient également sur des économies relativement diversifiées à l’échelle de leur région, tout en demeurant fortement dépendants de quelques secteurs stratégiques orientés vers l’exportation.
Le Chili est un géant mondial du cuivre, du lithium, des fruits et des produits de la pêche, tandis que le Maroc figure parmi les leaders internationaux des phosphates, des engrais, de l’agriculture à forte valeur ajoutée et de l’industrie automobile. Les deux pays partagent également une même ambition : attirer les investissements étrangers, développer leurs infrastructures logistiques et se positionner comme des plateformes régionales tournées vers les marchés internationaux. Autre point commun : leur taille économique intermédiaire. Ni le Maroc ni le Chili ne disposent d’un marché intérieur suffisamment vaste pour soutenir seuls leur croissance, ce qui les oblige à rechercher en permanence de nouveaux débouchés extérieurs. Cette complémentarité pourrait favoriser des échanges plus équilibrés que ceux susceptibles de découler d’un accord avec une puissance industrielle comme la Chine.
Le Chili pourrait notamment représenter un marché intéressant pour les engrais marocains, les produits agroalimentaires, les composants automobiles ou encore certains services à forte valeur ajoutée. En retour, le Maroc pourrait bénéficier d’un meilleur accès aux matières premières stratégiques chiliennes, notamment le lithium, devenu indispensable à l’industrie mondiale des batteries électriques. Au-delà de la seule dimension commerciale, un rapprochement économique entre Rabat et Santiago permettrait également de renforcer les liens entre deux économies émergentes qui partagent des défis similaires : montée en gamme industrielle, transition énergétique, intégration dans les chaînes de valeur mondiales et recherche d’une croissance davantage fondée sur l’innovation et les exportations.
Cette double réflexion sur la Chine et le Chili illustre ainsi la volonté du Maroc de diversifier ses partenariats économiques tout en recherchant un équilibre entre ouverture commerciale, souveraineté industrielle et sécurisation de nouveaux marchés dans un contexte international de plus en plus fragmenté.








