La majorité vole en éclats sur le dossier explosif des aides au bétail. En ralliant finalement la demande de création d’une commission d’enquête parlementaire, le PAM et l’Istiqlal infligent un véritable camouflet à leur principal allié, le RNI, longtemps opposé à cette initiative. Un revirement moins dicté par un soudain élan de transparence que par un pur calcul électoral.
Ahmed Zoubaïr
Après des mois de blocage – comme si le temps n’était qu’une denrée périssable – l’opposition a finalement dégotté en fin de semaine dernière les signatures nécessaires pour qu’une commission d’enquête parlementaire daigne enfin se pencher sur les aides publiques à l’importation de bétail. Une initiative louable, certes, pour faire la lumière sur les milliards de dirhams mobilisés par le gouvernement Akhannouch pour tenter d’éteindre l’incendie des prix brûlants de la viande. Mais quel timing éblouissant : à deux pas des législatives du 23 septembre, cette soudaine bouffée de vertu sent plus l’épice électorale que l’encens de la transparence.
Longtemps, la majorité a opposé à ce projet une fin de non-recevoir aussi ferme qu’un mulet, en expliquant que les contrôles existants étaient parfaits – parce que, bien sûr, rien ne vaut un bon mécanisme qui ne contrôle rien. Mais voilà : à quelques mois des élections, deux membres de la majorité, ces paladins du changement que sont le PAM et l’Istiqlal, ont subitement découvert la lumière. Ils apportent leur soutien, et hop, l’opposition atteint le seuil. Magique ! Ou plutôt, calcul grossier.
Ce revirement interroge, effectivement – mais pas sur leur intégrité soudaine. Plus qu’une conversion à la transparence, c’est une fuite éperdue devant un dossier devenu aussi brûlant qu’un steak sur le gril. Face à une opinion publique exaspérée par l’envolée des prix des viandes rouges et un pouvoir d’achat en lambeaux, le PAM et l’Istiqlal jouent les vierges effarouchées, prenant leurs distances avec ce boulet politique qu’ils ont pourtant traîné avec allégresse aux côtés du RNI, ce parti-locomotive qui roule aujourd’hui sur les rails du silence. En se rangeant du côté de la transparence, ils espèrent se dédouaner de leur propre responsabilité . Mais les citoyens, eux, ne sont pas nés de la dernière pluie – ni de la dernière pénurie de viande.
Et que dire du RNI, sinon qu’il observe un silence de cimetière ? Lui dont le chef – avant de lâcher le parti en plein désert, comme un guide abandonnant ses ouailles – tonnait contre la moindre dissonance, qu’il qualifiait d’attaque frontale contre la cohésion gouvernementale. Le voilà muet comme une carpe. Cette discrétion en dit long sur la portée réelle de cette commission : une mascarade de plus, où l’on s’interroge surtout sur la volonté de la majorité d’aller au bout du cirque.
La commission, nous dit-on, aura pour mission d’examiner les modalités d’octroi des aides, d’évaluer leur efficacité, de vérifier si les fonds distribués ont fait baisser les prix – comme si un miracle était encore possible – et de débusquer d’éventuels conflits d’intérêts et autres irrégularités. Admirable programme, si ce n’est que la législature expire, que le temps est compté, et que les investigations approfondies, les auditions exhaustives et les rapports complets tiendront probablement dans un coin de tableau électoral. Alors, cette commission, belle tribune politique, risque fort de n’être qu’un feu de paille dans la campagne. Un signal positif, sans doute, mais pour la transparence, on repassera. Son efficacité dépendra moins de son installation que de sa capacité à pondre des conclusions crédibles avant la dissolution. Faute de temps, elle alimentera surtout le souk électoral, laissant les responsabilités flotter dans l’odeur âcre du tagine trop cuit – un symbole parfait pour cette législature qui finit comme elle a vécu : dans le flou, le bruit et une odeur de fumier….
Le grand marché des transhumants
« Nous sommes en excellente santé organisationnelle et nous avons toutes les chances d’occuper la première place. » Le message adressé par Fatima Ezzahra El Mansouri aux dirigeants du PAM respire une confiance à toute épreuve. La coordinatrice du parti du tracteur n’en démord pas : elle se voit déjà en tête des prochaines législatives, porté par une vague de ralliements venus principalement du RNI, mais aussi de l’Istiqlal. Il est vrai que, ces dernières semaines, le PAM semble avoir ouvert un vaste guichet de recrutement. Des présidents de communes, des parlementaires, des élus locaux et des notables changent successivement de couleur politique pour monter à bord du tracteur. Kénitra, Tiflet, Larache, Dakhla, Meknès, Berrechid ou encore Settat : la liste des circonscriptions concernées s’allonge chaque jour. À croire que les programmes politiques sont devenus interchangeables. Ce qui compte désormais n’est plus le projet de société, mais le véhicule électoral le plus susceptible de franchir la ligne d’arrivée en tête.
Le plus révélateur est que cette ruée aurait été alimentée par une simple rumeur : l’éventuelle arrivée de Fouzi Lekjaa au PAM et sa nomination à la chefferie du gouvernement. Autrement dit, certains élus ne suivent pas une vision politique ; ils suivent le sens du vent. Le « bon côté » étant toujours celui où le soleil du pouvoir semble se lever. Dans cette course aux investitures, la fidélité idéologique qui n’existe pas pèse beaucoup moins lourd que les petits calculs électoralistes… Cette transhumance électorale met surtout à nu une réalité bien de chez nous que plus personne ne cherche à dissimuler : dans de nombreuses circonscriptions, les électeurs votent davantage pour un notable, un réseau d’influence ou une personnalité locale que pour un parti. Les sigles importent finalement assez peu. Le tracteur, la colombe, la balance, l’épi ou tout autre emblème deviennent des enseignes interchangeables, que l’on remplace au gré des opportunités sans que cela ne semble bouleverser les équilibres électoraux. Les partis politiques apparaissent ainsi comme de simples contenants, dont la fonction première est de donner une apparence de pluralisme démocratique, de produire une majorité parlementaire et, in fine, de permettre la formation d’un gouvernement. Le contenu idéologique, lui, passe souvent à la trappe.
Dans ce contexte, le programme électoral ressemble davantage à un exercice de communication qu’à un véritable contrat avec les citoyens. Il est distribué pendant la campagne sous forme de promesses, puis rangé dans un tiroir dès le lendemain du scrutin. Les électeurs eux-mêmes ne s’y trompent plus. Beaucoup savent d’expérience que les promesses électorales s’évaporent une fois les portefeuilles ministériels distribués et que les contraintes du pouvoir servent ensuite de justification à tous les reniements.
Pour pousser la comédie politique jusqu’à l’absurde, le PAM appelle, dans le même temps, à un débat politique « fondé sur les programmes, les compétences et les alternatives réalistes », tout en dénonçant « la personnalisation, les campagnes malveillantes, les rumeurs et les fausses informations »! Le discours est louable. La pratique accouche d’une autre séquence. Car si les idées étaient réellement le moteur de la compétition politique, comment expliquer qu’un élu puisse défendre aujourd’hui exactement les mêmes électeurs sous une nouvelle bannière, sans avoir changé d’un iota son projet ou son discours ? Le seul changement visible est souvent la couleur de l’affiche.
Au fond, ces recrutements massifs ne disent peut-être pas tant la force du PAM que la faiblesse structurelle de l’ensemble du système partisan. Ils révèlent une démocratie où les hommes circulent plus facilement que les idées, où les étiquettes changent plus vite que les convictions et où les alliances se nouent moins autour d’un projet de société que d’une probabilité de victoire. Dans cette foire aux transferts, une question demeure : si les élus changent aussi facilement de parti avant les élections, qu’est-ce qui








