Revigoré par l’arrivée de Fouzi Lekjaa, le PAM retrouve un pouvoir d’attraction que le RNI semble avoir perdu. Une nouvelle séquence politique s’ouvre à l’approche des législatives du 23 septembre. Décryptage.
Ahmed Zoubaïr
La cooptation de Fouzi Lekjaa par le PAM, à quelques semaines des législatives du 23 septembre, est bien plus qu’un simple ralliement; cette séquence forte comporte en même temps un message politique subliminal : le centre de gravité de la majorité est en train de se déplacer. A y regarder de plus près, ce nouvel épisode politique acte le déclin de l’influence du RNI, dont le pouvoir d’attraction s’est considérablement érodé depuis sa victoire éclatante de 2021 qui lui a permis de chasser les islamistes du pouvoir et de former un nouveau gouvernement avec l’Istiqlal et le PAM. L’euphorie de l’alternance a laissé place à une usure du pouvoir qui a considérablement dévoré son capital confiance. À l’inverse, le PAM, nonobstant sa participation sujette à caution au pouvoir, la succession d’affaires qui ont terni son image et ébranlé ses bases, retrouve paradoxalement des couleurs et s’affirme comme le nouveau pôle d’attraction de la scène politique.
Le PAM, sorti de la matrice du Mouvement de tous les Democrates (MTD) fondé à l’initiative de Fouad Ali El Himma en janvier 2008, semble aujourd’hui avoir le vent en poupe. Revigoré par la cooptation de Fouzi Lekjaa, il s’impose de plus en plus comme le nouveau centre de gravité de la majorité et le point de ralliement des ambitions politiques, anciennes et nouvelles. Même les observateurs les moins avisés de la scène politique nationale et ses contorsions ont compris que le RNI n’exerce plus le même attrait qui avait fait sa force au lendemain de sa victoire de 2021. Capitaine flamboyant réputé pour jouir d’une grande bienveillance dans les plus hauts cercles de décision Aziz Akhannouch a lui-même anticipé et pris acte de ce renversement de tendance. Alors qu’il se projetait juste avant la fin de 2025 vers un second mandat à la tête du gouvernement, il s’est finalement résigné , poussé par l’on ne sait quelle force, à convoquer dans l’urgence (le 7 février 2026) un congrès extraordinaire pour organiser sa succession.
Le casting, le choix d’un chef inconnu au bataillon et sans envergure, n’a fait que renforcer le sentiment que le Rassemblement, déboussolé, a cessé d’ être le choix privilégié des véritables arbitres du jeu politique. Le sévère mécontentement populaire suscité par son gouvernement, alimenté notamment par l’érosion du pouvoir d’achat, le sentiment d’un décalage avec les préoccupations des Marocains et les soupçons persistants de conflits d’intérêts, a fini par peser lourdement sur son avenir politique. Ainsi fonctionne la Bourse politique marocaine. Les valeurs qui flambent aujourd’hui peuvent s’effondrer demain, tandis que celles que l’on croyait marginalisées bénéficient comme par enchantement de vents favorables. En politique, le vent tourne vite… et les plus habiles sont souvent ceux qui savent changer de voile avant les autres. Ce renversement de tendance va t-il remettre au goût du jour un vieux scénario longtemps resté un secret bien gardé des états-majors du PAM et du RNI : celui d’une absorption du RNI par le PAM. Il y a une quinzaine d’années, alors que Mustapha Mansouri présidait aux destinées du RNI, l’idée d’un rapprochement entre les deux formations circulait avec insistance dans les coulisses du pouvoir. Mansouri s’y était toutefois farouchement opposé, soucieux de préserver l’autonomie de son parti.
Résignation
Cette résistance lui aurait coûté sa place. En 2010, il est écarté de la présidence du RNI dans des circonstances troublantes qui ont suscité à l’époque de nombreuses interrogations, ouvrant la voie à l’ascension magique de Salaheddine Mezouar, porté à la tête du parti. Mezouar conduira le RNI jusqu’aux élections législatives de 2016, avant de quitter la présidence au lendemain de la lourde défaite du parti face au PJD d’Abdelilah Benkirane, reconduit pour un second mandat malgré une forte mobilisation de ses adversaires. À l’époque, le PAM d’Ilyas El Omari était présenté comme le véhicule politique capable de mettre un terme à la domination des islamistes.
Les urnes en décideront autrement : le PAM échoue dans sa conquête du pouvoir et Ilyas El Omari est, à son tour, contraint de quitter la scène politique. Plus d’une décennie plus tard, l’histoire semble aujourd’hui faire un singulier clin d’œil avec de nouveaux acteurs dans un contexte d’inversement des rapports de force ! Le PAM retrouve une dynamique qui lui faisait défaut, tandis que le RNI donne le sentiment d’être entré dans un cycle de déclin. L’arrivée de Fouzi Lekjaa pourrait ainsi marquer le début d’un nouveau chapitre, où les rôles s’inversent et où l’ancien parti dominant devient, à son tour, l’objet de toutes les interrogations. Au sein du RNI, cette nouvelle donne est regardée avec une forme de lucidité, mais aussi de résignation. Beaucoup redoutent qu’elle n’enclenche un lent processus de rétrécissement politique du parti, à mesure que les ralliements changent de camp.

Dans les cercles de la formation de Mohamed Chouki , les ténors craignent même de voir le RNI connaître un destin comparable à celui de l’Union constitutionnelle (UC), qui, après avoir occupé sous le Maroc de feu Hassan II une place centrale dans les majorités gouvernementales et connu ses heures de gloire, a progressivement perdu de son influence jusqu’à devenir une formation politique marginale sur l’échiquier national. Dans cette nouvelle recomposition partisane à l’œuvre, la bataille des législatives du 23 septembre ne se jouera sans doute pas seulement dans les urnes, mais aussi dans la vitesse avec laquelle les transfuges, ces adeptes redoutables du sens du vent, changeront de camp.
Le Joker Lekjaa
Les qualités de gestionnaire et d’homme d’action dont Fouzi Lekjaa est crédité et fait montre à la tête de la FRMF, puis comme ministre délégué chargé du Budget, ont dû largement plaider en sa faveur. Beaucoup y compris le citoyen lambda qui ont appris le connaître à travers le ballon rond voient désormais en lui l’homme de la prochaine étape, capable de relever deux défis majeurs : répondre aux attentes sociales des Marocains en contribuant à restaurer leur pouvoir d’achat, durement érodé par la flambée des prix des produits de première nécessité, et piloter avec efficacité les gigantesques chantiers liés à l’organisation de la Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal.
« Son entrée plus affirmée dans l’arène politique n’était sans doute pas le scénario initial», confie un vieux briscard de la vie politique. Selon lui, l’engagement politique de l’enfant prodige de Berkane « ressemble davantage à un choix dicté par les circonstances qu’à une ambition personnelle ». Face à des défis sociaux jugés déterminants pour l’avenir pays et à l’impératif de réussir les grands rendez-vous stratégiques du Royaume, « ses mentors auraient finalement décidé de sortir leur carte maîtresse », estimant que son expérience dans la conduite de projets complexes, sa culture du résultat et sa capacité d’exécution faisaient de lui le profil le plus à même d’incarner cette nouvelle étape.
Akhannouch : « Nous ne sommes pas dans un mercato ! »…Vraiment ?
Réunis ce samedi 25 juillet à Dakhla pour un meeting du RNI, les principaux dirigeants du parti ont multiplié les allusions au football pour dénoncer les changements de camp à l’approche des élections législatives. Un exercice de communication qui n’a échappé à personne, tant il faisait écho à l’actualité politique marquée par la cooptation de Fouzi Lekjaa par le PAM et par les spéculations autour d’une nouvelle vague de ralliements. Le premier à monter au créneau fut Aziz Akhannouch. L’ancien président du RNI et chef du gouvernement sortant s’en est pris aux formations politiques qui seraient, selon lui, « absentes du terrain pendant cinq ans » avant de « partir à la recherche de noms à débaucher » à l’approche du scrutin. Avant de lancer, avec une insistance révélatrice : « Nous ne sommes pas dans un mercato! » La formule se voulait sans doute une pique à l’adresse des concurrents du moment du RNI.
Elle n’en est pas moins paradoxale dans un pays où les ralliements de dernière minute, les changements d’étiquette et les transhumances partisanes, dont le moteur principal n’est rien d’autre que l’opportunisme, font depuis des décennies partie du paysage. À chaque échéance électorale, les états-majors des partis s’activent pour attirer des élus influents, des notables ou des personnalités capables de renforcer de par leur force en avoirs et non en savoir. leurs chances de victoire. Le « mercato » politique, pour reprendre l’image footballistique employée par Aziz Akhannouch, n’a donc rien d’un phénomène inédit : il constitue au contraire l’une des constantes les plus enracinées de la vie politique nationale qui ont contribué grandement à son discrédit profond. L’histoire récente en offre de multiples illustrations. Le RNI lui-même a largement bénéficié de cette dynamique à l’approche des élections de 2021, en accueillant de nombreux ralliements venus d’autres formations. Au Maroc, les changements de parti à l’approche des échéances électorales obéissent rarement à de profondes divergences idéologiques ou à des désaccords de fond sur les programmes politiques. Les formations partisanes se distinguent d’ailleurs davantage par leurs positionnements électoraux que par de véritables clivages doctrinaux.
Dans ce contexte, les ralliements sont le plus souvent perçus comme répondant à des considérations d’opportunité politique. Ils traduisent moins une évolution des convictions qu’une volonté de se rapprocher de la formation jugée la mieux placée pour accéder ou demeurer au pouvoir. Pour nombre d’élus et de notables, il s’agit avant tout de préserver leurs chances d’investiture, de conserver leur influence locale ou de maximiser leurs perspectives de carrière. La séquence actuelle ne fait pas exception. Si la cooptation de Fouzi Lekjaa par le PAM suscite autant de commentaires, voire de grincements de dents , notamment du côté du RNI et du PJD ( les autres partis ont préféré rester silencieux pour ne pas insulter l’avenir ), c’est précisément parce qu’elle est interprétée comme le premier domino d’une séquence politique susceptible d’entraîner, dans son sillage, bien d’autres mouvements de ralliement. Comme quoi, au Maroc, le pouvoir ne change pas seulement de mains ; il change aussi d’adresse.
Transhumance politique : Quand changer de boutique partisane devient une mission patriotique…
Il fallait bien trouver une explication un peu plus noble qu’un simple changement de casaque. Le notable sahraoui El Khattat Yanja, fraîchement repeint aux couleurs du PAM après avoir été élu sous les couleurs de l’Istiqlal, s’est donc livré à un exercice devenu un grand classique de la vie politique nationale : s’évertuer à expliquer que l’on change de parti… sans avoir changé d’idées si tant est qu’il y en ait eu…
À l’en croire, il ne s’agit ni d’un ralliement opportuniste, ni d’un calcul politicien , encore moins d’une transhumance électorale. Non, simplement d’un « nouveau moyen » pour poursuivre les mêmes objectifs. Une sorte de GPS politique qui aurait recalculé l’itinéraire, sans modifier la destination.
Pour justifier ce grand écart , le président de la région Dakhla-Oued Eddahab convoque alors le dossier du Sahara, les États-Unis, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, les résolutions internationales, le plan d’autonomie, le développement des provinces du Sud, les forums diplomatiques et même les cinq prochaines années. Rien que ça!

Le raisonnement est pour le moins déroutant : puisque la cause nationale progresse sur la scène internationale, il devenait apparemment indispensable… de quitter l’Istiqlal pour rejoindre le PAM. Un lien de cause à effet que même les plus fins analystes géopolitiques auraient sans doute du mal à établir. À écouter son raisonnement alambiqué , on finirait presque par croire que les avancées diplomatiques du Royaume dépendaient de la couleur de la carte de membre d’un élu régional. Comme si le patriotisme changeait de siège au gré des rendez-vous électoraux…
La démonstration prête d’autant plus à sourire que la défense du dossier du Sahara marocain n’a jamais été le monopole d’une formation politique. Elle fait l’objet d’un consensus national porté par l’ensemble des institutions, des partis et des citoyens. Lui attribuer une nouvelle dimension parce qu’on vient de changer de sigle partisan relève davantage de l’habillage politique que de l’argumentation.
Au fond, le véritable exploit de cette prise de parole est ailleurs: réussir à transformer un retournement de veste du bon côté en acte de foi patriotique. Une figure de style désormais bien connue, où les oiseaux migrateurs du souk électoral se parent des habits de l’intérêt supérieur de la Nation.
Décidément, dans le grand bal des girouettes, l’imagination des transfuges est sans limites. Les partis changent, les discours évoluent, mais les justifications, elles, restent étonnamment les mêmes : ce n’est jamais pour un poste, une stratégie ou un meilleur positionnement… c’est toujours pour servir encore mieux le pays!.








