Sebta : La mer des sans-horizon

Afflux impressionnant de migrants.

L’enclave marocaine n’est pas seulement une frontière anachronique. C’est un miroir. Et ce qu’il renvoie aujourd’hui en dit long…

Ahmed Zoubaïr

Ils n’ont ni fui la guerre, ni la famine. Ils ont fui le mal-être. Celui d’une partie de la jeunesse qui ne croit plus que son avenir puisse s’écrire dans son pays . Plus qu’une crise migratoire, les images douloureuses de Sebta qui ont fait le tour des réseaux sociaux et des télés étrangères révèlent une profonde crise de confiance. La détresse d’une partie de ja jeunesse. 

Sebta n’est pas seulement une frontière anachronique. C’est un miroir. Et ce qu’il renvoie aujourd’hui en dit long  : le désespoir d’une société des marges , dont des femmes et de nombreux mineurs , qui cède aux sirènes de l’immigration au péril de sa  vie pour espérer trouver mieux sous d’autres cieux. 

Ce sont quelque 49.000 migrants qui sont arrivés dans l’enclave en l’espace de 24 heures , selon les autorités espagnoles, une déferlante inédite depuis la crise de 2021.  Cette nouvelle affaire a aussitôt suscité de vives réactions chez le voisin ibérique, notamment au sein des partis de droite et d’extrême droite, dont certains n’ont pas hésité à instrumentaliser ces événements pour reprendre  leur discours hostile à l’égard du Maroc.

Mais derrière les statistiques, il y a surtout des visages. Ceux d’adolescents qui préfèrent affronter les courants marins plutôt que de subir constamment  un déficit d’espérance.

Une image résume à elle seule toute la détresse de ces départs : celle d’un jeune père, son nourrisson dans les bras, suivie de son épouse, s’avançant vers la mer. En exposant son enfant au pire des dangers, il croit pourtant lui offrir sa meilleure chance d’accéder à une vie meilleure. C’est toute l’insoutenable contradiction du désespoir :  lorsque le risque de mourir semble préférable à une vie sans horizon.

Ces afflux  spectaculaire de desesperados, marqué par quatre décès en mer et plusieurs personnes toujours portées disparues, ne peut toutefois être expliqué par le seul malaise de cette population . Un autre facteur a probablement joué un rôle d’accélérateur : le signal envoyé par Madrid, à la faveur de  l’annonce il y’a quelques mois de la régularisation de dizaines de milliers de migrants en situation irrégulière. Qu’elle soit réelle ou largement fantasmée, cette perspective a pu certainement nourrir chez de nombreux candidats à l’exil l’idée qu’il existe aujourd’hui une nouvelle opportunité d’obtenir des papiers en Espagne. Mais cet appel d’air, aussi puissant soit-il, ne saurait masquer les profondes raisons du départ. 

Il paraît que les migrants clandestins entrés à Sebta seront tous rapatriés vers le Maroc, sans possibilité de régularisation, conformément à un accord entre Rabat et Madrid. Une décision qui peut se justifier. Les  renvoyer, oui… mais pour leur offrir quoi au juste ? Les mêmes impasses qui les ont poussés à prendre la mer ?

Par ailleurs, certains cherchent un coupable, une main invisible qui aurait cherché à ternir les célébrations de la Fête du Trône. Il est vrai que la concomitance de ces événements avec la  fête nationale est troublante. Leur survenue dans ce contexte  ne peut qu’interpeller. Mais au-delà des procès d’intention et des théories de la manipulation, l’explication la plus crédible n’est certainement pas celle d’une main invisible, mais celle de maux bien visibles que ces événements ont de nouveau brutalement révélés au grand jour. 

Et pourtant, jamais le Maroc n’a autant investi dans son développement. Autoroutes, TGV, ports, zones industrielles, infrastructures sportives, transition énergétique, organisation  de la CAN et préparation de la Coupe du monde 2030 : le Royaume avance, se modernise et renforce son rayonnement international. Ces avancées sont incontestables.

Mais une autre réalité, sociale, celle qui joue souvent des tours  au pays, a repris ses droits. Elle vient rappeler que le développement ne se mesure pas uniquement à la qualité des infrastructures ou au volume des investissements. Il se mesure aussi à l’aune de la confiance qu’un peuple et plus particulièrement sa jeunesse, place dans son avenir.

Nombre de laissés-pour-compte ne fuient pas seulement la pauvreté ou l’exclusion. Beaucoup fuient un sentiment d’abandon. L’impression que l’ascenseur social fonctionne mal, qu’un emploi digne demeure inaccessible, que les inégalités sociales et territoriales persistent et que l’effort surtout dans un contexte de vie chère ne garantit pas  une vie digne . Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène en diffusant une image idéalisée de l’Europe, où les réussites personnelles sont  mises en scène de manière ostentatoire tandis que les difficultés, les désillusions et les échecs restent largement invisibles.

La séquence sebtaouie  est  à contre-courant  d’un Maroc perçue comme une puissance régionale, un îlot de stabilité et une terre d’opportunités. Elle souligne  en même temps qu’un pays ne peut rayonner à l’extérieur si une partie de sa jeunesse  caresse le rêve de le quitter.

Or, depuis  son accession au Trône en 1999, le roi Mohammed VI n’a cessé d’entourer la jeunesse de sa haute sollicitude, en expliquant  que que la véritable richesse  du Royaume réside dans son capital humain et que tout ce qu’entreprend le pays  n’a de sens que s’il place le citoyen au cœur des politiques publiques. 

Ce rappel prend aujourd’hui encore une résonance particulière et souligne que le Maroc ne pourra asseoir les bases d’un développement solide, inclusif et pérenne sans une jeunesse épanouie, confiante et convaincue qu’elle peut réaliser ses aspirations dans son propre pays.

À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre, les images de Sebta devraient constituer un électrochoc. Elles interpellent le gouvernement sortant sur son bilan en matière d’emploi, d’éducation, de mobilité sociale et d’insertion des jeunes. Elles mettent surtout le futur gouvernement face à ses responsabilités : dépasser le stades des promesses, des formules lénifiantes et des exercices d’autosatisfaction pour transformer la croissance économique en véritable levier de l’espérance sociale et de l’égalité des chances pour tous. À quoi sert de créer la richesse si elle n’est pas lissée sur l’ensemble du territoire ? 

Le prochain exécutif sera jugé  sur sa capacité à offrir aux jeunes des raisons de croire en leur pays. Le plus grand chantier du Maroc n’est peut-être pas  seulement économique ou footbalistique. Il est humain.

Les progrès réalisés par une nation se lisent aussi dans le regard de sa force vive. Une jeunesse qui oeuvre pour bâtir sa vie chez elle plutôt que de prendre le risque de la perdre à force de vouloir la construire ailleurs.  C’est ce défi que les décideurs ne doivent plus ignorer. Et il est sans doute le plus décisif de tous.

Les plus lus
Traduire / Translate