Il fallait s’y attendre : la politique finit toujours par s’inviter dans les vestiaires de la Liga, même quand on prétend y jouer uniquement au ballon. Cette fois, c’est Abdessamad Ezzalzouli, dit Abde, l’international marocain du Real Betis, qui en fait les frais. Avant le coup d’envoi de Villarreal-Betis, les joueurs des deux équipes ont arboré un T-shirt proclamant « Todos somos caballas», en soutien à la population de Sebta.
Un geste présenté comme un simple élan de solidarité, mais dont la portée dépasse forcément le cadre du terrain lorsqu’il touche à une ville au statut aussi sensible entre l’Espagne et le Maroc. Car Sebta – Ceuta pour les Espagnols – n’est pas une ville comme les autres : enclave marocaine située sur la côte marocaine, elle incarne des décennies de tensions diplomatiques, de migrations contrariées et de souverainetés contestées. Melillia, sa voisine, n’est jamais bien loin dans l’équation. Abde, Marocain de naissance et international marocain, s’est retrouvé malgré lui au centre de la polémique. Il a depuis expliqué que le geste n’avait aucune intention politique et qu’il s’agissait, à ses yeux, d’un message de solidarité avec une population confrontée à une situation difficile. Une explication sincère, sans doute, mais qui se heurte à une réalité implacable : dans le football espagnol, certains symboles ont beau être présentés comme apolitiques, ils ne le sont jamais complètement. Surtout lorsqu’ils touchent à Sebta ou Melilla.
Au Maroc, cette justification ne convainc pas tout le monde. Une partie de l’opinion lui reproche de ne pas avoir refusé de porter ce maillot. Beaucoup estiment qu’il n’y était nullement obligé, qu’il pouvait s’abstenir, se démarquer ou au moins exprimer une réserve. Pour eux, un international marocain n’est pas un joueur comme un autre : il porte aussi, symboliquement, une part de la souveraineté nationale. Dès lors, un maillot de soutien à Sebta, ville revendiquée par le Maroc, ne peut pas être reçu comme un geste neutre. On lui reproche donc moins d’avoir été pris dans une initiative collective que de ne pas avoir mesuré – ou assumé – la portée politique d’un tel symbole. D’autres, en revanche, rappellent qu’Abde évolue dans un club espagnol, dans un vestiaire espagnol, et qu’il est difficile pour un joueur isolé de refuser une initiative collective sans en payer le prix. La polémique révèle ainsi une tension douloureuse : celle d’un joueur pris entre son statut de Marocain et son métier en Espagne.
Le problème est précisément là : dans le football espagnol, certains symboles ont beau être présentés comme apolitiques, ils ne le sont jamais complètement. Surtout lorsqu’ils touchent à Sebta ou Melilla. Le ballon peut être rond, la géopolitique, elle, ne l’est décidément pas.
Après les tribunes, les maillots, les communiqués et les autodafés du drapeau marocain par des groupes d’extrême droite, voilà donc le terrain transformé en nouvelle caisse de résonance du conflit. Le football, ce langage universel censé rassembler, se retrouve une fois de plus instrumentalisé par des enjeux qui le dépassent. Et Abde découvre, à ses dépens, qu’en Espagne, même un T-shirt peut avoir une feuille de match politique. À force de vouloir séparer le sport de la politique, on finit parfois par constater qu’ils jouent… dans la même équipe. Une équipe où les passes sont souvent plus dangereuses que les tacles, et où le hors-jeu se siffle aussi en dehors des terrains.








