En campagne électorale, le leader du PJD présente la suppression de la compensation des carburants comme une réforme dictée notamment par les difficultés de contrôle des factures des distributeurs . Mais une question se pose d’emblée : combien cette “réforme” a-t-elle réellement rapporté à l’État une fois comptabilisées les dépenses engagées ensuite pour amortir les flambées des prix, soutenir les transporteurs et réparer les dégâts sociaux provoqués par la libéralisation totale du marché ?
Ahmed Zoubaïr
Dans une déclaration de campagne récente, Abdelilah Benkirane est revenu de nouveau sur la suppression de la compensation des carburants qu’il se vante d’avoir prise en 2013 du temps où il était chef de gouvernement. Son explication : la Caisse de compensation ne disposait pas d’un instrument de mesure suffisamment précis pour vérifier les quantités de carburant réellement importées par les sociétés pétrolières et contrôler la conformité des montagnes de factures présentées. Il évoque même, à l’appui de sa thèse, le cas d’un opérateur déclarant 1 000 tonnes alors que le volume introduit au Maroc aurait pu être inférieur. À moins d’une naïveté de brut, l’argument benkiranien sent le gasoil frelaté. Si l’ancien chef du gouvernement remet ce dossier sur la table en pleine campagne électorale, il semble oublier l’essentiel : une subvention supprimée n’est pas une dépense définitivement enfouie dans un puits. Encore faut-il regarder ce que l’État a dû injecter ensuite quand le cours du baril s’est envolé, et ce que les Marocains ont perdu en pouvoir d’achat, en stabilité économique et en paix sociale.
Faut-il rappeler qu’aucun gouvernement avant celui de Benkirane n’avait osé fermer cette vanne. Tous étaient conscients que toucher à la compensation des carburants revenait à dépressuriser une grande soupape sociale : dégradation du pouvoir d’achat, inflation, surcoût de production, menace sur la stabilité et la cohésion sociales. C’est dire les graves implications d’une telle décision. Pourtant, Benkirane n’a pas tremblé, il s’enorgueillit de l’avoir prise en la justifiant par la difficulté de contrôler la sincérité des volumes impressionnants de documents fournis par les importateurs de carburant…. Soit mais le contrôle des factures et des quantités déclarées posait problème. Mais fallait-il fermer définitivement le robinet de la compensation plutôt que de renforcer les outils de contrôle et de la vérification ? La technologie administrative a progressé : données douanières, déclarations fiscales, flux d’importation, stocks et ventes peuvent être croisés. Une autre voie était possible, d’autant que la libéralisation du marché des carburants n’a pas fait émerger le paradis concurrentiel promis. Bien au contraire…Le Conseil de la concurrence n’a-t-il pas relevé des dysfonctionnements importants du marché des carburants et conclu, en 2023, des accords transactionnels avec plusieurs sociétés du secteur pour 1,84 milliard de DH, assortis d’engagements visant à améliorer la concurrence ?
Argument fumeux
Grâce au chef des islamistes, le consommateur a juste changé de guichet : il ne bénéficie plus du soutien de la Caisse de compensation, il la paie plein pot à la pompe, dans le transport, dans ses achats alimentaires et plus globalement dans la dégradation de son niveau de vie. À y regarder de plus près, le grand bénéficiaire de cette décision troublante n’est autre que le marchand du carburant, qui encaisse directement la totalité du prix de son produit à la pompe au lieu d’attendre des mois, voire des années, le remboursement de la subvention. Les pétroliers doivent une fière chandelle à parfumée à l’encens à notre grand Benny, dont l’argument fumeux insulte l’intelligence des Marocains. Hier, l’État subventionnait directement une partie du prix des carburants via la Caisse de compensation. Depuis des années , il ne subventionne plus la pompe, mais lorsque les cours s’embrasent, il intervient autrement : soutien aux transporteurs, aides exceptionnelles, mesures d’accompagnement. En 2022, année de la grande flambée énergétique consécutive notamment à la guerre en Ukraine, l’OCDE estime à 4,4 milliards de DH les subventions temporaires accordées au transport. En 2024, le ministère des Finances indique que 1,55 milliard de DH avait déjà été consacré au soutien exceptionnel aux transporteurs routiers entre janvier et août, contre 800 millions sur la même période de 2023. En avril 2026, face à une nouvelle hausse des carburants, le gouvernement a encore augmenté de 25 % une tranche de soutien aux professionnels du transport routier.
Le gouvernement sortant vient de lancer une nouvelle tranche de soutien financier exceptionnel direct aux professionnels du transport routier pour faire face aux hausses successives des prix du carburant en raison de la guerre au Moyen-Orient et le blocage du Détroit d’Ormuz et de Bab El Mendeb. Soyons justes : les chiffres officiels montrent que la réforme a réduit la charge directe de la compensation. Avant la décompensation, entre 2009 et 2014, cette charge se situait entre 29 et 56 milliards de DH par an. Après la décompensation des carburants, elle est descendue à environ 13,5 à 17,1 milliards entre 2014 et 2018, essentiellement pour le butane, le sucre et la farine. Voilà le chiffre que les défenseurs de la fin de la compensation peuvent brandir. Mais ce chiffre cache l’essentiel : il compare un ancien dispositif de subvention directe à un nouveau système dans lequel l’État a progressivement ouvert d’autres vannes. L’OCDE rappelle qu’en 2022 les subventions marocaines ont atteint 42,1 milliards de DH, dont près de 22 milliards pour le butane, auxquelles se sont ajoutées diverses mesures exceptionnelles, notamment les 4,4 milliards consacrés au transport.
Le coût de la réforme ne se limite pas aux crédits inscrits au budget. Il existe une autre facture qui ne figurent pas sur les comptes publics : celle de la dégradation du pouvoir d’achat due à la hausse du prix du gasoil. Le carburant n’est pas un produit ordinaire; stratégique, il irrigue toute l’économie. Quand le prix du gasoil augmente, l’automobiliste paie plus cher son plein, le transporteur aussi. Le restaurateur, l’artisan, le boucher, l’industriel et le commerçant…supportent des coûts supplémentaires. Une partie de ces surcoûts finit dans les prix à la consommation. En somme, le ménage ne voit pas seulement grimper sa facture à la pompe : il paie davantage pour se déplacer, se nourrir, s’habiller, se soigner et scolariser ses enfants. Le renchérissement du carburant agit comme une taxe indirecte, particulièrement lourde pour les familles modestes, qui consacrent une part plus importante de leurs revenus dérisoires aux dépenses essentielles ou contraintes. Mais qui s’en soucie réellement ? Pas Benkirane, en tout cas qui s’est débrouillé une belle retraite à 90.000 DH par mois au titre de sa retraite d’ex-chef de la primature.
Sentiment d’injustice
C’est à ce niveau-là que le calcul du coût social, visiblement méconnu de Benkiranre, prend toute son importance . Il faudrait mesurer une batterie de paramètres : la perte de revenu réel des ménages ; la baisse de leur consommation ; l’augmentation des dépenses de transport et d’alimentation ; les renoncements aux soins, à l’éducation ou à certains besoins essentiels ; les difficultés supplémentaires des petites entreprises et des travailleurs indépendants ; et les effets de l’inflation sur les salaires, l’épargne et l’endettement. Ces pertes ne sont pas inscrits dans la ligne budgétaire de la compensation. Elles n’en constituent pas moins un coût réel pour la collectivité. Lorsque les ménages perdent du pouvoir d’achat comme c’est le cas aujourd’hui , l’État finit souvent par payer autrement : aides sociales, soutien aux secteurs fragilisés, revalorisations salariales, dispositifs d’urgence, dépenses de santé et autres mesures destinées à contenir la colère sociale.
A cette équation, il convient également d’intégrer un coût plus sensible : la menace sur la paix sociale. Une hausse continue des prix des carburants ne produit pas seulement de l’inflation ; elle nourrit le sentiment d’injustice et d’exaspération sociale . Ce sentiment est d’autant plus fort que les couches défavorisées ont l’impression que la libéralisation a surtout profité aux opérateurs, tandis que la factute est supportée dans son intégralité par le consommateur final . Le plus important n’est pas de savoir combien coûte le litre de gasoil mais qui paie les contrecoups de la soi-disant réforme, qui en bénéficie réellement et qui est effectivement protégé en cas de dérapage du marché ? Or, lorsque les revenus des plus fragiles se réduisent comme peau de chagrin , que les prix augmentent et que les marges des entreprises énergétiques restent élevées, la confiance dans les institutions se dégrade. La colère peut se traduire par des protestations, des mouvements sociaux, des revendications salariales, des blocages ou une défiance croissante à l’égard de l’État. Le coût de ces tensions est difficile à chiffrer avec précision, mais il est loin d’être négligeable. Une supposée réforme qui réduit une dépense budgétaire mais fragilise la paix sociale ne saurait être évaluée uniquement à l’aune des économies réalisées sur le papier, sachant que la stabilité sociale est l’actif public le plus précieux qu’un pays possède : elle a certes un coût, mais elle n’a pas de prix! L’ancien système avait un défaut majeur. Extrêmement coûteux pour les finances publiques et profitait aussi à des catégories qui n’en avaient pas nécessairement besoin.
Mais le nouveau dispositif pose une question encore plus cruciale : comment protéger le pouvoir d’achat lorsque le prix du carburant est entièrement exposé aux fluctuations internationales ? Si le soutien aux transporteurs peut ralentir la transmission du choc, il ne garantit pas que le consommateur final sera épargné. Une partie de l’aide sert à éviter l’effondrement d’un secteur ou la hausse immédiate des prix. Elle ne compense pas nécessairement la totalité des pertes subies par les ménages y compris de la classe moyenne dont le pouvoir d’achat a été laminé. Dans cette configuration, le citoyen peut donc payer deux fois : d’abord à la pompe, ensuite à travers la hausse des prix d’une série de biens et services. Et il peut payer une troisième fois à travers ses impôts, lorsque les pouvoirs publics financent les mesures d’accompagnement destinées à corriger les effets pervers de la libéralisation benkiranienne… C’est pourquoi le récit de la « paperasse» brandi par Benkirane a des allures de fable. Une réforme présentée comme telle, aussi lourde, ne peut pas être justifiée uniquement par la difficulté de vérifier des factures. Elle doit être jugée sur son bilan complet : finances publiques, concurrence, prix à la pompe, inflation, pouvoir d’achat, cohésion sociale et stabilité politique. Le véritable calcul ne consiste pas seulement à soustraire les anciennes subventions des nouvelles aides. Il faut aussi mesurer ce que la libéralisation a coûté en revenus perdus, en consommation sacrifiée, en entreprises fragilisées, en tensions sociales et en confiance dans la parole publique.
Tant que ce bilan n’est pas posé chiffres contre chiffres, une question continuera de planer au-dessus de la “réforme “ de Benkirane : a-t-on réellement supprimé une charge financière… ou simplement siphonné le pouvoir d’achat des ménages, fragilisé des entreprises et fait peser une grave hypothèque sur la paix sociale ? Parce que la dégradation du pouvoir d’achat a franchi le seuil du supportable, les partis en lice pour les législatives du 23 septembre rivalisent désormais de promesses de revalorisation du SMIG à 5 000 DH, voire davantage ; mais le revers de la médaille est là : l’alourdissement du coût du travail pèserait sur la compétitivité et freinerait l’investissement…Pour un pays qui a fait de son statut de moins-disant social l’un des ressorts de son attractivité, la hausse du salaire minimum risque d’être fort contreproductive. À 72 ans, Abdelilah Benkirane ne veut pas jeter l’éponge alors même qu’il avait annoncé sa retraite au lendemain de ja débâche du PJD aux législatives de 2021. Le patron des islamistes repart à la reconquête du pouvoir avec une ambition qui ne manque pas d’audace, voire d’une certaine effronterie : achever le chantier social qu’il a entamé sous son premier mandat aux affaires . Après avoir mis le pouvoir d’achat en panne, cherche-t-il désormais à rouler les Marocains dans la farine ? Après le carburant, le pain : de quoi promettre au pays un nouveau feu d’artifice social, avec des étincelles à la pompe et un brasier dans les assiettes.








