Ahmed Zoubaïr
Les résultats provisoires des législatives du 23 septembre 2026 dessinent une configuration assez singulière : le trio qui composait la majorité sortante reste le trio de tête, mais dans un ordre complètement bouleversé. Surprise du scrutin , le PJD effectue un retour spectaculaire en prenant la quatrième place, quatre ans après son effondrement électoral de 2021.
Le verdict des urnes est tombé. Et il a quelque chose d’un peu curieux : les trois partis de la majorité sortante, nonobstant leur bilan jugé décevant par une bonne partie de la population notamment côté pouvoir d’achat , sont toujours là, solidement installés dans le peloton de tête, mais ils ont changé de place autour de la table. Le RNI, qui occupait le fauteuil de leader depuis 2021, le cède au PAM. L’Istiqlal reste troisième. Quant au PJD, que l’on croyait durablement relégué dans les oubliettes électorales après la débâcle de 2021 avec 31 sièges , il revient par la grande porte, avec 54 députés.
Le premier enseignement de ces résultats provisoires qui ne doivent pas changer en profondeur est donc moins celui d’un bouleversement du paysage politique que celui d’un réaménagement des rapports de force à l’intérieur du même espace politique.
Avec 97 sièges, le PAM s’impose comme le premier parti de la nouvelle Chambre. Il devance nettement le RNI, crédité de 66 sièges, et l’Istiqlal, qui en obtient 65. À eux trois, les anciens partenaires de la coalition gouvernementale totalisent exactement 228 sièges, soit 30 de plus que le seuil de la majorité absolue fixé à 198 sièges sur 395. Autrement dit, la majorité sortante n’a pas disparu : elle a simplement changé de conducteur. En 2021, le RNI avait remporté 102 sièges, devant le PAM avec 87 et l’Istiqlal avec 81. La nouvelle photographie parlementaire inverse donc la hiérarchie : PAM 97, RNI 66, Istiqlal 65.
Le recul du RNI est particulièrement visible : -36 sièges par rapport à 2021. Le PAM, lui, perd 10 sièges tout en gagnant la première place. L’Istiqlal recule également de 16 sièges, mais conserve sa troisième position. Le changement de leadership ne signifie donc pas que le PAM a réalisé une razzia parlementaire : il devient premier surtout parce que ses deux partenaires sortants ont davantage reculé. La quatrième place du PJD avec 54 sièges constitue sans doute l’un des faits politiques les plus significatifs du scrutin.
En 2021, le parti de la Justice et du Développement avait subi une déroute historique et ne disposait plus que d’une poignée de députés. Le voir revenir à 54 sièges signifie qu’il retrouve une capacité parlementaire qui change sensiblement sa position dans le jeu politique. Les résultats de 2026 ne le replacent certes pas au sommet, mais ils mettent fin à l’idée d’un PJD définitivement marginalisé.
Il faudra toutefois distinguer le retour électoral du retour au pouvoir. Avec 54 députés, le PJD devient une force parlementaire significative, mais il reste derrière chacun des trois partis susceptibles de constituer le noyau d’une majorité. Et c’est précisément là que commencent les choses sérieuses. Sur le papier, le scénario le plus simple est celui de la reconduction de la coalition RNI-PAM-Istiqlal, mais sous présidence politique du PAM puisque celui-ci arrive désormais en tête.
Les trois formations disposent ensemble de 228 sièges, soit une majorité confortable de 30 sièges au-dessus du seuil de 198. Mais cette addition arithmétique pose immédiatement une question politique : le PAM et le RNI peuvent-ils remettre les compteurs à zéro et gouverner ensemble après une campagne durant laquelle les relations entre les deux formations ont tout respiré sauf la cordialité et le fair play. Les deux partis ont frôlé la rupture…Mais tout dépend si le Rassemblement est toujours dans les bonnes dispositions des architectes des coalitions…
Le scrutin donne au PAM le bénéfice du premier rang. Et la Constitution prévoit que le Chef du gouvernement est nommé par le Souverain au sein du parti arrivé en tête des élections. Sauf surprise, c’est Fatima Zahra Mansouri, coordinatrice du parti, qui pourrait être appelée à prendre les rênes de l’exécutif. Ce qui est certain c’est que Fouzi Lekjaa, nouvelle figure importante du PAM, reste l’un des hommes-clés de la nouvelle configuration.
Deuxième équation : PAM + Istiqlal + MP + USFP
Une autre combinaison apparaît immédiatement dans les chiffres : PAM (97) + Istiqlal (65) + Mouvement populaire (29) + USFP (26) = 217 sièges. Cette combinaison permettrait également de franchir confortablement le seuil de la majorité absolue, avec 19 sièges d’avance.
Elle aurait surtout une caractéristique politique différente : elle permettrait au PAM de constituer une majorité sans le RNI. Mais là encore, 217 est un chiffre, pas encore une coalition. Une alliance gouvernementale suppose des accords sur le programme, la répartition des responsabilités et les priorités politiques. Les additions de sièges indiquent les portes qui peuvent s’ouvrir ; elles ne disent pas lesquelles seront effectivement franchies.
Le MP et l’USFP deviennent des pièces maîtresses
Avec 29 sièges pour le Mouvement populaire et 26 pour l’USFP, ces deux formations prennent mécaniquement une importance nouvelle dans les futures discussions de majorité. Le MP, avec ses 29 élus, peut faire passer une majorité de 188 à 217 sièges si elle associe PAM, Istiqlal et USFP. L’USFP joue un rôle comparable. D’autres formations disposent également d’un poids parlementaire non négligeable : PPS 19, UC 17, MDS 8 et Alliance de la gauche 8. Le futur gouvernement pourrait donc être moins déterminé par la seule taille du premier parti que par la capacité du PAM à assembler une majorité autour de ses 97 députés.
Une Chambre plus fragmentée qu’il n’y paraît
Le paradoxe de cette élection est là : le PAM arrive largement en tête, mais avec 97 sièges sur 395, il ne dispose que d’environ un quart de la Chambre. Le paysage reste donc fragmenté. Aucun parti ne peut gouverner seul. La majorité devra nécessairement comme avant être construite par coalition. Et c’est peut-être le principal enseignement politique de cette nuit électorale : les Marocains ont changé le rapport de force sans supprimer la nécessité des alliances.
Le RNI conserve une position incontournable par son deuxième rang. L’Istiqlal reste indispensable dans plusieurs configurations. Le PJD revient dans le jeu sans disposer, à lui seul, des chiffres permettant de prétendre à la majorité. Et le MP comme l’USFP se retrouvent potentiellement en position d’arbitres de coalition. Le 23 septembre a désigné les députés. Il reste maintenant à savoir quelle majorité parlementaire émergera de cette nouvelle arithmétique.
Une première hypothèse : PAM-RNI-Istiqlal, 228 sièges, soit la continuité de la majorité sortante avec changement de leadership. Une deuxième : PAM-Istiqlal-MP-USFP, 217 sièges, soit une majorité alternative construite autour du parti arrivé en tête mais sans le RNI.
Entre les deux, il y a une différence de composition, de culture politique et de rapports de force. Mais dans les deux cas, le même acteur est au centre de l’équation : le PAM. Après avoir été partenaire junior puis partenaire majeur de la coalition précédente, le voilà désormais installé dans le fauteuil de premier de la classe. Reste à savoir s’il choisira de reconduire les anciens camarades de banc ou de recomposer la classe. Et, dans ce nouveau Parlement, le PJD revenu de loin pourrait bien avoir suffisamment de voix pour rappeler aux autres que, même lorsqu’on le croit sorti du jeu, il peut encore revenir frapper à la porte. Sacré scrutin !
Le chiffre qui parle : 38%
L’autre enseignement majeur du scrutin ne se trouve pas dans la nouvelle carte politiques mais devant les urnes. Le taux de participation national s’est établi à 38,02%, selon le ministère de l’Intérieur. Près de 6 millions d’électeurs ont voté sur quelque 15,8 millions d’inscrits. La baisse est très nette par rapport à 2021, lorsque la participation avait dépassé 50% et elle dit beaucoup de choses…
Cette faible mobilisation constitue une donnée essentielle pour lire le scrutin. Les résultats traduisent le choix des électeurs qui se sont déplacés, mais ils interviennent dans un contexte où une majorité des inscrits n’a pas participé au vote. La victoire du PAM doit donc être lue à l’aune de cette participation de 38%. Elle lui confère certes le premier rang parlementaire, mais elle ne saurait être assimilée à une adhésion générale de l’ensemble du corps électoral.
Les électeurs renforcent l’opposition islamiste
La quatrième place du PJD, avec 54 sièges, contre seulement 13 en 2021, change sensiblement le visage de l’opposition parlementaire. Sans que l’on puisse affirmer que ce vote traduit à lui seul une volonté explicite des électeurs de renforcer l’opposition, le résultat offre au moins au PJD les moyens de jouer un rôle beaucoup plus consistant dans la prochaine législature.
Les islamistes redeviennent la quatrième force de la Chambre, derrière le PAM, le RNI et l’Istiqlal. Les amis de Benkirane possèdent désormais une assise suffisante pour peser davantage dans le débat parlementaire, contrôler l’action gouvernementale et porter une contestation politique plus structurée.
Le paradoxe du scrutin est donc double : les électeurs ont placé le PAM aux commandes, mais ils ont aussi remis le PJD en selle dans l’opposition. D’un côté, le centre de gravité de la majorité se déplace du RNI vers le PAM ; de l’autre, le principal parti d’opposition retrouve une masse parlementaire qui lui permet de ne plus jouer les figurants. Reste à savoir si cette nouvelle configuration produira effectivement une opposition plus combative et plus visible.








