Nommé ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime et de la Souveraineté alimentaire, Khalid Hatimy arrive à la tête d’un département stratégique avec une solide expérience du secteur privé et une connaissance du monde agroalimentaire. Mais son chantier le plus urgent se situe aussi dans les assiettes des Marocains : enrayer la cherté des fruits et légumes et des viandes rouges.
Ahmed Zoubaïr
La promotion de Khalid Hatimy au rang de ministre de l’agriculture de la Pêche maritime et de la Souveraineté alimentaire marque un tournant dans le parcours de cet élu du Parti Authenticité et Modernité (PAM). Passé des bancs de la Chambre des représentants aux commandes du département de l’Agriculture, de la Pêche maritime et de la Souveraineté alimentaire, il hérite d’un portefeuille dont les enjeux dépassent largement les frontières du monde rural. Car si l’agriculture est un pilier de l’économie nationale, elle est aussi au cœur d’une préoccupation quotidienne des ménages : le prix de ce qu’ils mettent dans leur marmite. Titulaire d’un Executive MBA en stratégie d’entreprise de l’université Emory, à Atlanta, Khalid Hatimy revendique plus de trente années d’expérience dans l’industrie, l’agroalimentaire et l’agriculture. Il a dirigé des entreprises, dont plusieurs multinationales et groupes de premier plan, et a exercé pendant plus d’une décennie des fonctions de président-directeur général. Son parcours affiche également une formation en gouvernance des sociétés, en marketing, en communication et en vente. Élu député de Taroudant Sud pour la législature 2021-2026, il a siégé à la Commission des finances ou il a fait du bon travail, selon plusieurs sources.
Cette double expérience, économique et parlementaire, peut constituer un atout pour un ministère où les enjeux de production, d’investissement, de financement et de commercialisation sont étroitement liés. Mais le portefeuille qui lui échoit ne se résume ni à la modernisation des exploitations ni à l’amélioration de la compétitivité des filières. Le défi le plus pressant est celui de la souveraineté alimentaire, devenue une question de pouvoir d’achat autant que de sécurité nationale. La sécheresse, la pression sur les ressources hydriques, la dépendance aux importations notamment des semences et la fragilisation des petites exploitations exposent le pays à une situation porteuse de bien des risques. S’y ajoute une question de fond: comment mieux rémunérer le petit producteur sans faire supporter au consommateur final des hausse de prix souvent injustifiés?
Le profil entrepreneurial de Khalid Hatimy pourrait favoriser une meilleure organisation des circuits de distribution, des investissements dans la transformation et des relations plus directes entre agriculteurs, industriels et marchés. Encore faut-il que les gains de productivité ne profitent pas uniquement aux acteurs les mieux capitalisés. La modernisation agricole ne saurait se mesurer à la seule taille des exploitations, au volume des exportations ou aux performances des grands groupes. Le petit fellah, qui a toujours été entouré de la haute sollicitude royale, est aujourd’hui un homme accablé. Souvent fragilisé par les coûts de production, la difficulté d’accès au crédit et les aléas climatiques, il doit retrouver sa place dans cette équation. La pêche maritime, autre composante de son portefeuille, impose en outre de concilier activité économique, préservation des ressources et démocratisation de l’accès au poisson à des prix justes. Sans oublier la nécessité de briser l’opacité du secteur et mettre fin aux zones grises qui privent les Marocains des bénéfices de leurs richesses maritimes. Khalid Hatimy arrive avec une culture de l’entreprise, mais il devra apprendre à arbitrer entre des intérêts souvent antagonistes et des situations de rente bien enracinés . Dans l’agriculture nationale, la performance ne se juge pas seulement à la récolte ou au nombre de qybtatx de blé : elle se mesure aussi au prix payé aux paysans modestes et à celui acquitté par le consommateur.
Et sur ce terrain, l’urgence n’attend pas. La flambée des prix des fruits et légumes et des viandes rouges pèse lourdement sur les budgets familiaux surtout des plus modestes. Pour une large partie de la population, composer un repas traditionnel relève de plus en plus de l’exercice d’équilibrisme entre des revenus contraints et des produits devenus coûteux. Le tajine, plat populaire par excellence, risque ainsi de perdre une partie de ce qui fait son identité : sa capacité à nourrir toute une famille sans grever le budget du ménage. C’est là que se situe l’un des premiers défis du nouveau ministre: créer les conditions d’un retour durable des prix à des niveaux supportables pour les consommateurs. L’objectif ne consiste pas à décréter artificiellement des prix bas, mais à agir sur les facteurs qui alimentent la cherté : disponibilité de l’offre, coûts de production, approvisionnement des marchés, circuits de distribution, multiplication des intermédiaires et dysfonctionnements de la chaîne de commercialisation.
Concentration
La flambée des prix des viandes rouges et des produits agricoles ne peut être analysée sans regarder une réalité trop souvent occultée: l’affaiblissement du petit fellah et du petit agriculteur, progressivement marginalisés au profit des grands exploitants. Lorsque les petits producteurs, pourtant indispensables à notre souveraineté alimentaire, perdent du terrain, tandis que le poids économique se concentre entre les mains de quelques acteurs, c’est l’équilibre même du marché qui se trouve menacé. Cette concentration peut renforcer le pouvoir de certains opérateurs dans la formation des prix, au risque de faire prévaloir leurs intérêts sur ceux des producteurs les plus fragiles et des consommateurs. Le résultat est aussi absurde qu’inquiétant : le fellah peine à vivre de son travail, tandis que le citoyen peine à remplir son panier. Des viandes rouges aux fruits et légumes, le problème ne se limite donc ni au coût de l’alimentation animale ni aux aléas de la production. Il concerne aussi l’organisation des circuits de commercialisation, l’opacité de certaines marges et les rapports de force entre les différents intervenants.
On ne peut prétendre défendre la souveraineté alimentaire tout en laissant s’affaiblir ceux qui produisent et en abandonnant les consommateurs à la cherté des prix. La réponse exige de soutenir concrètement les petits exploitants, de rendre les circuits de distribution plus transparents, de combattre les situations de rente et de mieux surveiller les pratiques susceptibles de fausser la concurrence. L’enjeu est clair : faire en sorte que le producteur puisse vivre dignement de son travail sans que le consommateur soit condamné à payer toujours plus cher pour se nourrir.
Le ministère de l’Agriculture ne détient certes pas, à lui seul, tous les leviers de régulation des prix. L’action devra être coordonnée avec les départements chargés du commerce, de l’économie, de l’intérieur et de la concurrence, ainsi qu’avec les professionnels des filières concernées.
Mais son rôle demeure déterminant pour agir sur l’offre agricole, soutenir la production et favoriser un approvisionnement régulier des marchés à des prix corrects. Derrière la hausse des prix se joue une question autrement plus importante que celle du contenu du panier de courses : la capacité des ménages à préserver leur niveau de vie. Lorsque les produits de première nécessité deviennent difficilement accessibles, les arbitrages se multiplient, la qualité de l’alimentation peut se dégrader et le sentiment de paupérisation s’accentue. La cherté alimentaire est donc aussi un sujet de cohésion sociale. Elle frappe particulièrement les familles modestes, pour lesquelles l’alimentation représente une part importante des dépenses. Dans ce contexte, rendre les produits essentiels plus abordables n’est pas un simple objectif commercial : c’est une condition de la protection du pouvoir d’achat et de la confiance dans l’action publique. Le nouveau ministre devra ainsi concilier deux impératifs : garantir une rémunération décente aux agriculteurs et aux éleveurs, tout en permettant aux consommateurs d’accéder à des produits de qualité à des prix raisonnables.
Agir sur le réel
A cet égard, Il serait sans doute judicieux de créer, avec l’appui du Crédit Agricole du Maroc, des sociétés de collecte et de commercialisation chargées d’acheter directement les récoltes aux fellahs à des prix rémunérateurs et équitables, avant de les acheminer vers les marchés de gros. Objectif : réduire l’emprise des intermédiaires spéculatifs, mieux maîtriser les marges et rapprocher le prix payé par le consommateur de celui réellement perçu par le producteur. Composé de quelques légumes ( pommes de terre, carottes, tomates et oignons et un morceau de viande rouge ou blanche), le tajine peut servir de révélateur. Si ses ingrédients redeviennent accessibles, ce sera le signe d’une amélioration tangible du quotidien. À l’inverse, si les familles doivent continuer à réduire les rations de viande ou carrément s’en passer , à renoncer à certains légumes ou à revoir leurs habitudes alimentaires, les discours sur la souveraineté alimentaire auront du mal à trouver un écho dans la réalité des foyers.
La souveraineté alimentaire ne saurait se limiter à la capacité de produire davantage ou de renforcer certaines filières. Elle doit aussi se mesurer à la disponibilité des denrées, à la résilience face aux aléas climatiques, à la maîtrise des ressources hydriques et, surtout, à l’accessibilité économique des aliments. Dans un pays confronté au stress hydrique et aux effets du changement climatique, la recherche de solutions durables suppose de mieux valoriser chaque mètre cube d’eau, d’adapter les cultures aux ressources disponibles, de renforcer la productivité des filières et de réduire les pertes entre la récolte et la commercialisation. La question des prix exige, elle aussi, une meilleure connaissance des circuits de distribution et un suivi régulier des écarts entre les prix à la production et ceux pratiqués sur les marchés. Pour Khalid Hatimy, l’enjeu immédiat est sans équivoque: faire en sorte que les ambitions agricoles se traduisent par une amélioration perceptible du quotidien. Les agriculteurs attendent des conditions de production plus favorables, les éleveurs une meilleure visibilité économique et les consommateurs un répit face à la cherté de la vie.
Le véritable test de son entrée en fonction se joue au marché, devant l’étal du marchand de légumes et le comptoir du boucher. C’est là, davantage que dans les discours officiels, que les ménages jugeront les premiers résultats de la nouvelle politique agricole. Le défi, tout le défi consiste à faire en sorte que le tajine redevienne abordable. Parce que la cohésion sociale se construit et se nourrit aussi autour de la table.








