Polisario : Pourquoi le brevet de la représentativité a expiré 

Un groupe de mercenaires transformé par ses chefs en rente politique.

Le vent diplomatique a tourné à New York. En ouvrant la porte à d’autres interlocuteurs sahraouis, le projet de résolution américain, bloqué par la Russie, écorne le monopole politique que le Polisario s’est arrogé depuis un demi-siècle. Une brèche à élargir pour en finir avec le tête-à-tête stérile et donner sa chance à une solution d’autonomie assortie d’un calendrier précis.

Ahmed Zoubaïr

Il est des formules diplomatiques qui valent mieux que de longs discours, et des lignes, dans les résolutions onusiennes, qui ébranlent les certitudes séparatistes plus sûrement qu’une batterie de communiqués officiels vaseux . Les derniers drafts américains sur le Sahara relèvent de cette catégorie. Sur le fond, ils confortent les arguments marocains et la pertinence du plan d’autonomie présenté par Rabat le 11 avril 2007. Mais c’est surtout une disposition en apparence anodine qui fait grincer des dents à Alger comme à Tindouf : l’ouverture du processus politique à « un large éventail de composantes et d’interlocuteurs sahraouis, y compris en dehors des parties à la négociation ».

Traduction pour les amateurs de langue de bois veloutée : le Polisario n’a plus nécessairement vocation à parler au nom de tous les Sahraouis. Ce n’est pas une mince affaire pour un mouvement qui, depuis sa création par l’Algérie, confond allègrement revendication politique et mandat populaire.

Au nom de quoi bénéficierait-il en effet d’un monopole perpétuel sur la parole sahraouie ? Qui lui a délivré ce brevet de représentativité, valable sans contrôle démocratique, sans renouvellement de mandat et, surtout, sans consultation des populations concernées ? Voilà près d’un demi-siècle que cette prétention tient lieu de vérité officielle dans une partie du discours diplomatique. Le temps est venu de la soumettre à l’épreuve des faits.

Un monopole sans élections

Le Polisario a vu le jour en mai 1973, dans le contexte de la lutte contre la présence espagnole au Sahara. Six ans plus tard, en novembre 1979, l’Assemblée générale des Nations unies lui reconnaissait un rôle politique dans le dossier. Cette consécration, intervenue dans le contexte géopolitique de la guerre froide, a progressivement nourri l’idée qu’il serait l’interlocuteur incontournable, sinon exclusif, des Sahraouis.

À l’époque où l’Espagne préparait son retrait, le paysage politique sahraoui était loin de se résumer au Polisario. D’autres organisations défendaient des orientations différentes, notamment en faveur du rattachement au Maroc. Mais les trajectoires de ces entités ont été marginalisées dans le récit dominant, comme si l’histoire du Sahara avait été écrite d’avance par une seule instance — qui n’a d’ailleurs rien d’un mouvement de libération, puisqu’il est de notoriété publique et internationale que le Polisario est une pure création algérienne utilisée à ce jour pour livrer une guerre d’usure contre le Maroc.

En juin 1972, feu Édouard Moha, de son vrai nom Mohammed R’guibi, fonde le Mouvement de résistance des Hommes bleus, connu sous le sigle Morehob. En février 1975 apparaît le Front de libération et de l’unité (FLU), initié par Rachid Douihi, un Sahraoui issu d’une grande famille Tekna de la région de la Sakia El Hamra. Son programme associe la libération du Sahara et son rattachement au Maroc. Le détail n’est pas sans intérêt : durant ses études à l’Université Mohammed-V de Rabat, Douihi a côtoyé El-Ouali Moustapha Sayed, futur fondateur du Polisario. Autrement dit, les chemins politiques des Sahraouis n’ont jamais été aussi rectilignes que le prétend la propagande séparatiste.

En mai 1975, la mission des Nations unies chargée d’examiner les aspirations de la population du Sahara rencontre à Tan-Tan des représentants du Morehob et du FLU. Elle s’entretient également avec des membres du Parti de l’union nationale sahraouie (PUNS), initialement soutenu par l’administration espagnole. Survient alors un épisode révélateur : Khalihenna Ould Errachid, secrétaire général du PUNS, choisit de rejoindre le Maroc et prête allégeance au roi Hassan II en mai 1975, au palais royal de Casablanca. Il préside aujourd’hui le Conseil royal consultatif des affaires sahariennes (CORCAS). Ces épisodes ne suffisent pas, à eux seuls, à trancher la question de la représentativité actuelle. Ils démontrent néanmoins une chose essentielle : le Polisario n’a jamais été l’unique expression politique du Sahara. Le monopole qu’il s’est attribué relève d’une construction historique et diplomatique, instrumentalisée par le régime algérien — à grands renforts de pétrodollars — dans son entreprise d’hostilité maladive envers le Maroc.

Le Polisario, attaché aux chimères qui font son essence, réclame depuis des décennies un référendum d’autodétermination, mais n’a jamais organisé de scrutin démocratique susceptible de mesurer sa propre représentativité. Dans les provinces du Sud, la légitimité politique s’exprime à travers les élections nationales et locales. Les résultats attestent l’existence d’une vie politique, d’élus et de mécanismes de représentation qu’aucune solution durable ne peut raisonnablement ignorer.

Les législatives du 23 septembre dernier ont d’ailleurs mis en lumière une participation particulièrement élevée dans les provinces du sud : selon les chiffres du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, le taux de participation a atteint 77 % dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra et 61 % dans celle de Dakhla-Oued Ed Dahab, contre 38,02% à l’échelle nationale. Ces chiffres témoignent d’une mobilisation électorale significative et rappellent qu’une partie importante de la population dispose déjà de représentants issus des urnes.

Il serait donc pour le moins singulier que des élus sahraouis régulièrement désignés par les électeurs n’aient pas voix au chapitre, tandis qu’un groupe en camping à Tindouf aux frais d’Alger continue de bénéficier, l’on ne sait au nom de quelle logique, d’un statut d’interlocuteur privilégié. L’autre difficulté, pour le Polisario, est que son autorité est contestée jusque dans les camps de la honte, où il a établi son quartier général en séquestrant la population sahraouie. 

cari polisario

Les dissidences ne datent pas d’hier et traduisent l’existence de sensibilités politiques différentes, y compris parmi ceux qui ont longtemps appartenu au mouvement séparatiste. Le groupe Khat Achchahid, associé à Mahjoub Salek, l’un des cofondateurs du Polisario aux côtés d’El-Ouali, défend une orientation unioniste. Plus récemment, le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP), dirigé par Hach Ahmed, ancien responsable diplomatique du mouvement séparatiste notamment en Amérique latine, a fait le choix d’une solution négociée.

Fondé en avril 2020, le MSP plaide pour une issue politique au conflit sur la base de l’autonomie. Sa démarche rompt avec la logique du tout ou rien qui a longtemps paralysé les discussions et montre, à tout le moins, que la recherche d’un compromis n’est pas incompatible avec une identité sahraouie assumée. Depuis 2025, le mouvement participe aux travaux de la Quatrième Commission des Nations unies, chargée notamment des questions de décolonisation. Le 30 juin 2026, il a été reçu par Mike Waltz, représentant permanent des États-Unis auprès des Nations unies. À l’issue de cette rencontre, le diplomate américain a salué les voix sahraouies engagées en faveur de la paix, du compromis et d’une solution durable, estimant que le monde devait les écouter.

Le message est limpide : il existe des interlocuteurs sahraouis disposés à envisager une issue négociée et qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans la ligne du Polisario inféodée à Alger. Faut-il pour autant considérer le MSP comme le représentant incontestable d’une majorité silencieuse ? Certainement pas. Sa représentativité réelle, comme celle des autres courants, doit être appréciée sur des bases sérieuses. Mais c’est précisément là que réside l’intérêt de l’ouverture défendue dans le projet de résolution américain : ne pas remplacer un monopole par un autre, mais élargir le cercle des interlocuteurs et permettre à la pluralité sahraouie de s’exprimer dans aucune entrave ni pression .

Une autonomie, un calendrier

Reste à transformer cette ouverture diplomatique en véritable levier politique. Car élargir la liste des interlocuteurs ne suffira pas si le processus continue de tourner en rond, au gré des manœuvres dilatoires et des marchandages régionaux. Le Maroc défend depuis 2007 une solution d’autonomie sous sa souveraineté. Cette proposition généreuse — qu’il n’était nullement tenu de faire, puisqu’il est à l’aise dans son Sahara — constitue le cadre de règlement que Rabat entend promouvoir. Encore faut-il que les discussions cessent d’être un exercice sans échéance, où chaque round prépare le suivant sans rapprocher réellement les protagonistes d’un accord.

C’est ici qu’une exigence s’impose : fixer un calendrier clair pour faire aboutir le processus d’autonomie, avec des étapes identifiées, des engagements précis et une échéance politique crédible. Sans deadline, la négociation risque de rester encore prisonnière du même scénario : des réunions, des déclarations, des brouillons de résolution et, au bout du compte, le statu quo. Le Polisario se trouverait alors face à un choix qu’il ne pourrait indéfiniment esquiver : participer sérieusement à une solution négociée ou assumer les conséquences de son refus du compromis. Dans le second cas, il ne saurait prétendre disposer d’un droit de veto sur l’avenir de toute une population. Il faut surtout que la future architecture politique du Sahara donne toute leur place aux Sahraouis qui vivent dans les provinces du Sud, participent à la vie publique et disposent d’une représentation élective. Ces « loyalistes » ont vocation à être des acteurs de premier plan dans la construction de leur région.

Si le Polisario refuse de prendre ce virage, il appartiendra aux médiateurs et aux membres du Conseil de sécurité de ne pas laisser son refus condamner indéfiniment les autres interlocuteurs au silence. La paix ne saurait être l’otage d’une organisation terroriste qui prétend représenter une population sans accepter que sa représentativité soit discutée. Pragmatiques, cohérents et désireux d’en finir avec un vieux conflit factice, les Américains ont réellement ouvert le jeu, en reconnaissant la pluralité des voix sahraouies et en donnant au règlement politique une perspective concrète. Maintenant que l’Algérie a été privée de son instrument de blocage qu’est la MINURSO, le temps est venu de fixer un délai à l’offre d’autonomie, qui ne saurait rester ouverte ad vitam aeternam.

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