Ahmed Zoubaïr
Et si, pour résoudre une partie des maux des villes marocaines, il fallait d’abord regarder ce qui se joue… à la campagne ? La question peut surprendre. Elle n’est pourtant pas incongrue. Embouteillages, pression sur le logement, explosion des périphéries, montée de la délinquance, chômage des jeunes, saturation des services publics, bidonvilles et habitat précaire : une part importante des difficultés urbaines prend sa source dans un déséquilibre territorial vieux de plusieurs décennies.
Le Maroc s’est massivement urbanisé. Près des deux tiers de la population vivent aujourd’hui en milieu urbain, et cette proportion est appelée à se développer. La Banque mondiale estime qu’elle pourrait atteindre 70 % à l’horizon 2050. Or une ville ne peut pas absorber en permanence les populations et les activités que les territoires ruraux ne parviennent plus à retenir. La véritable bataille pour l’avenir des villes marocaines pourrait se livrer à plusieurs dizaines, au cœur du Maroc des campagnes. Est-il normal et juste qu’une bonne partie de la richesse nationale, notamment celle issue de l’agriculture et des ressources minières, prenne sa source dans le monde rural, alors que celui-ci ne bénéficie que trop peu des retombées de la croissance qu’il contribue à générer ? Ce paradoxe interroge la répartition des fruits du développement : territoires producteurs de richesses, les campagnes restent encore confrontées à des déficits chroniques dans des secteurs essentiels. Pendant longtemps, le développement a obéi à une logique simple: concentrer les équipements, les emplois et les services dans les villes, puis relier progressivement les campagnes aux pôles urbains. Cette logique a permis des progrès considérables. Elle atteint aujourd’hui ses limites.
Lorsqu’un jeune quitte son douar faute de formation, d’emploi, de soins convenables, de connexion fiable ou de transport régulier, il ne disparaît pas du problème territorial. Il se déplace vers une ville qui devra ensuite lui fournir logement, transport, école, santé et emploi. L’exode rural ne supprime donc pas le déficit de développement : il le déplace et le rend plus complexe. C’est pourquoi le désenclavement rural ne doit plus être perçu comme une politique sociale destinée à « aider les campagnes ». Il doit devenir une véritable politique d’aménagement du territoire dans le cadre d’un véritable « plan Marshall ».
Le Maroc a déjà consenti un effort considérable. Le Programme de réduction des disparités territoriales et sociales en milieu rural a notamment permis la réalisation de milliers de kilomètres de routes et de pistes, ainsi que des investissements dans l’eau, l’électricité, les écoles et les centres de santé. Une deuxième phase a d’ailleurs été étudiée en 2025. Mais désenclaver ne saurait se réduire à construire une route. L’objectif est de faire émerger une vie économique, sociale et culturelle digne. Pour cela, le monde rural ne doit plus être considéré comme un réservoir de main-d’œuvre pour les villes. Il doit devenir un territoire où l’on peut naître, étudier, travailler, entreprendre, se soigner et vieillir sans être condamné à partir.
Cela suppose une véritable révolution dans la façon de voir le monde rural et ses habitants . Pourquoi ne pas faire émerger de petites centralités modernes dans le domaine éducatif et de la formation mais aussi en termes de transport collectifs, de culture et de loisirs ? Pourquoi ne pas y implanter des zones d’activités adaptées aux réalités locales : agroalimentaire, artisanat, tourisme rural, économie verte, transformation des produits du terroir, services numériques ?
Le principe est simple : rapprocher les commodités des populations plutôt que d’obliger celles-ci à parcourir des dizaines de kilomètres pour y accéder. Le programme national consacré aux centres ruraux émergents va dans cette direction. Une première phase a concerné 12 centres pilotes ; le programme national en vise 77, et une deuxième phase portant sur 24 centres a été annoncée.
Potentiel formidable
La grande erreur serait toutefois de réduire le développement rural à la construction d’équipements publics. Une route sans activité économique reste une route. Une école sans débouchés professionnels ne suffit pas. Un centre de santé sans personnel permanent ne règle pas l’accès aux soins. Une connexion Internet sans formation ni emploi ne produit pas de développement.
La mise à niveau doit donc être globale et intégrée. L’agriculture elle-même doit sortir du simple modèle de production de matières premières. Les territoires ruraux disposent d’un formidable potentiel dans la transformation et la valorisation des produits locaux : huile d’olive, safran, miel, plantes aromatiques, fruits, produits de l’élevage, artisanat, produits du terroir. Il faut que davantage de valeur soit créée sur place, et non que la matière première parte vers les villes pour y être transformée, emballée et commercialisée. C’est aussi une question de souveraineté économique.
Les générations précédentes n’avaient pas cet atout : le numérique. Un jeune installé dans un village de montagne peut désormais travailler pour une entreprise située à Casablanca, à Rabat ou même à l’étranger, pourvu qu’il dispose d’une connexion fiable, d’une formation adéquate et d’un environnement professionnel adapté.
Cela ouvre une possibilité extraordinaire : décorréler partiellement le lieu de résidence du lieu de travail. Mais pour cela, il faut faire du très haut débit une infrastructure aussi stratégique que la route, l’électricité ou l’eau. La ruralité de demain ne doit pas être celle des routes poussiéreuses et des services absents ou défaillants . Elle doit être celle de villages connectés, de petites entreprises, de coopératives modernes, de télétravailleurs, d’agriculteurs mieux formés et de services publics accessibles. Le débat public présente encore trop souvent la ville et la campagne comme deux mondes séparés. C’est une erreur. La ville a besoin de la campagne comme la campagne a besoin de la ville.
Les villes ont besoin de l’agriculture pour leur alimentation, des espaces ruraux pour leurs ressources hydriques, de leurs paysages pour le tourisme et de leurs territoires pour leur équilibre écologique. Les campagnes ont besoin des villes pour les marchés, les universités, les hôpitaux spécialisés, les investissements et les débouchés commerciaux.
Il ne s’agit pas de choisir entre urbanisation et ruralité. Le vrai défi est de construire un continuum territorial, dans lequel une petite ville, un centre rural, un village et une grande métropole sont reliés par des infrastructures, des services et des chaînes économiques.
On parle beaucoup de ville intelligente, de mobilité durable, de logements abordables et de métropoles résilientes. Il faudra désormais parler aussi de campagne intelligente, connectée et productive. Car une métropole ne peut pas être durable si elle continue d’absorber chaque année des populations contraintes de quitter des territoires dépourvus d’opportunités.
Construire encore et toujours des périphéries pour accueillir ceux que l’on n’a pas su retenir ailleurs revient à courir derrière le problème. La solution ne consiste pas seulement à agrandir les villes. Elle consiste aussi à rendre les territoires ruraux suffisamment attractifs pour fixer les populations sur place.
C’est là que se situe peut-être l’un des grands chantiers du Maroc des prochaines décennies. Après avoir construit des autoroutes entre les grandes villes, il faut désormais bâtir des « autoroutes du développement » vers les territoires enclavés : routes, eau, santé, école, formation, numérique, transport, investissement et emploi. Car le véritable progrès territorial ne se mesure pas seulement à la hauteur des immeubles de Casablanca, de Rabat ou de Tanger. Il se mesure aussi à la capacité d’un enfant de montagne, d’un jeune du monde oasien ou d’une femme d’un arrière-pays défavorisé à disposer, sans devoir tout abandonner, des mêmes chances fondamentales qu’un citoyen de la grande ville.
L’avenir des villes marocaines ne se construira donc pas uniquement dans les villes. Il se prépare aussi dans les villages, les douars, les petites communes et les centres ruraux. Et si le Maroc veut éviter que ses métropoles se ruralisent et plus difficiles à vivre, il devra commencer par rendre sa campagne plus accessible, plus productive, plus connectée et, surtout, plus vivable. La meilleure politique urbaine pourrait bien être, au fond, une ambitieuse politique rurale.








