Ahmed Zoubaïr
Chez Foundever Maroc, filiale détenue à 80% par la galaxie familiale Famille Mulliez, la fameuse « marque employeur » ressemble de plus en plus à une série satirique produite entre un cabinet de communication et un service disciplinaire sous tension. Quant au prestigieux label «Great Place to Work 2024 » version Maroc, il mérite probablement une nouvelle catégorie : meilleur décor corporate pour licenciements à ambiance conviviale.
L’histoire commence pourtant dans une atmosphère presque touchante. Un salarié, accessoirement représentant du personnel élu – ce détail ayant manifestement été classé dans la rubrique “anomalie RH” – est convié à un entretien officieux. Café, sourire, ton bienveillant : tout l’arsenal du management moderne est mobilisé. On lui propose une rupture “à l’amiable” avec indemnités. Une façon élégante de lui dire: « Votre engagement social est formidable… surtout à condition qu’il s’exerce ailleurs. » Mais catastrophe: le salarié refuse. Apparemment, il a eu l’outrecuidance de penser qu’on ne négocie pas son départ quand on n’a rien à se reprocher.
Et là, magie du management agile: changement immédiat de décor. Fin des sourires Linkedin-compatible, début du théâtre administratif. Le 19 mai, une convocation officielle débarque par huissier, avec le grand vocabulaire dramatique des entreprises qui se sentent agressées par… une banderole syndicale brandie le 1er Mai ! Oui, une banderole. Pas une fraude financière, pas une affaire de harcèlement, pas une caisse noire aux îles Caïmans : une pancarte!
Le centre d’appel évoque alors une « atteinte grave à son image et à sa réputation ». Ce qui est fascinant, c’est cette fragilité psychologique des multinationales labellisées : un slogan syndical suffit désormais à mettre en péril tout l’édifice corporate. À ce niveau de sensibilité, il faudra bientôt installer des détecteurs de mots interdits dans les open spaces : “syndicat”, “droits sociaux”, “conditions de travail”… évacuation immédiate des locaux.
On admirera surtout la pédagogie managériale du procédé : d’abord la sortie discrète avec indemnités, puis, quand le salarié refuse de disparaître poliment, l’escalade disciplinaire. Une conception très moderne du libre choix : « Vous êtes totalement libre d’accepter notre proposition… avant que nous ne trouvions une raison officielle de vous la rendre indispensable. »
Pendant ce temps, sur LinkedIn, les publications corporate continuent de pleuvoir : “bienveillance”, “écoute active”, “expérience collaborateur”, “épanouissement humain”. Une communication si déconnectée du réel qu’elle finit par ressembler à de l’art contemporain. On contemple, on ne comprend pas toujours, mais on sent qu’il y a eu beaucoup de budget.
Finalement, cette affaire résume parfaitement la philosophie d’une certaine “marque employeur” version centres d’appel mondialisés: des trophées RH bien encadrés dans le hall, des slogans en anglais à chaque étage, des consultants en storytelling à plein régime… et une allergie immédiate dès qu’un salarié ose transformer le dialogue social en activité visible.
Mais rassurez-vous : c’est certifié « Great Place to Work 2024 ». Tamponné, homologué, marketé. Presque une appellation d’origine contrôlée du décalage entre discours corporate et réalité sociale.








