Pénurie des manuels scolaires : Cette grosse ombre au tableau…

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Chaque rentrée scolaire, le même scénario se répète : des élèves à la recherche de leurs manuels, des familles crapahutant de librairie en librairie et des professionnels incapables de répondre à la demande. La situation est telle que l’Alliance des libraires au Maroc tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. 

Jamil Manar

Cette pénurie récurrente des manuels scolaires est d’autant plus incompréhensible que les besoins en la matière sont parfaitement prévisibles. Pourquoi cette pénurie persiste-t-elle alors qu’elle devrait, par définition, pouvoir être évitée ?

Chaque année, le calendrier scolaire est connu, les effectifs d’élèves sont estimables, les programmes sont définis et les besoins en ouvrages peuvent être évalués avec une relative précision. En principe, rien ne justifie que des familles se retrouvent, plusieurs semaines après la rentrée, à courir les librairies pour trouver des livres indispensables à la scolarité de leurs enfants. Pourtant, le problème persiste. Dans un communiqué récent, l’Alliance des libraires au Maroc annonce avoir saisi le ministre de l’Éducation nationale au sujet de ruptures de stock affectant plusieurs manuels scolaires dont l’approvisionnement est assuré par la librairie Al Maarif et Dar Nachr Al Maarifa. Malgré une demande importante exprimée par les élèves et les établissements scolaires, les ouvrages concernés demeurent indisponibles en quantité suffisante. Les conséquences dépassent largement les désagréments commerciaux. L’indisponibilité de ces supports perturbe le déroulement normal des apprentissages et pénalise directement les élèves, qui ne disposent pas tous des mêmes conditions pour suivre les cours. Un manuel scolaire n’est pas un produit de consommation ordinaire que l’on peut remplacer à volonté ou acheter lorsque l’occasion se présente. Il constitue un outil pédagogique de base, dont l’absence peut compromettre le suivi du programme et creuser les inégalités entre élèves.

Dysfonctionnements

C’est précisément ce qui rend cette situation particulièrement préoccupante : comment expliquer qu’un pays ne parvienne pas à assurer la disponibilité de livres dont les besoins sont censés être connus plusieurs mois à l’avance? La rentrée scolaire n’est ni un événement imprévisible ni une surprise du calendrier. Elle revient chaque année à la même période, avec des programmes, des niveaux et des flux d’élèves qui permettent d’établir des prévisions de production et d’approvisionnement.

Dès lors, la question ne porte pas uniquement sur l’existence d’une pénurie, mais sur les raisons qui la provoquent et sur les responsabilités qu’elle engage. Les quantités imprimées sont-elles suffisantes au regard de la demande réelle ? Les commandes ont-elles été correctement évaluées ? Les délais de fabrication et de livraison ont-ils été respectés ? Les mécanismes de répartition entre les distributeurs et les librairies fonctionnent-ils normalement ? Autant d’interrogations auxquelles les professionnels attendent des réponses. L’Alliance des libraires soulève d’ailleurs un point particulièrement sensible : les difficultés rencontrées par les librairies et les éditeurs pour satisfaire les demandes des familles ne seraient pas nécessairement imputables à leur propre organisation. Elle évoque des dysfonctionnements situés en amont de la chaîne d’approvisionnement, tout en s’interrogeant sur la suffisance des tirages et les circuits de distribution.

Plus inquiétant encore, elle fait état de la commercialisation de certains ouvrages en dehors des circuits professionnels habituels. Une pratique qui mérite d’être éclaircie. S’agit-il d’un phénomène marginal, d’une conséquence de la désorganisation de la distribution ou du symptôme d’un circuit parallèle qui profiterait de l’indisponibilité des ouvrages dans les librairies ? Sans éléments d’enquête, il serait prématuré de tirer des conclusions. Mais cette question justifie, à elle seule, un examen approfondi. Le plus troublant est que cette situation n’en serait pas à son premier épisode. L’Alliance rappelle avoir déjà adressé plusieurs alertes et correspondances au ministère de tutelle. Sa dernière démarche remonterait au 24 septembre 2026. Elle avait alors attiré l’attention sur la gravité des ruptures de stock, les perturbations de la distribution et leurs conséquences pour les élèves, les familles et les professionnels du livre.

Si les alertes se multiplient sans que les problèmes soient résolus, c’est toute la capacité de réaction des autorités concernées qui se trouve questionnée. À quoi servent les remontées d’information des professionnels si elles ne débouchent pas sur des mesures correctives ? Pourquoi faut-il attendre que les familles soient confrontées à l’indisponibilité des manuels pour que la question de leur approvisionnement devienne une urgence ? Le ministère de l’Éducation nationale ne peut certes pas être tenu pour responsable de chaque incident de fabrication ou de distribution. Mais il lui appartient, en tant qu’autorité de tutelle, de veiller à ce que les conditions matérielles indispensables à la mise en œuvre des programmes scolaires soient réunies. La disponibilité des manuels ne saurait être considérée comme une simple affaire commerciale entre éditeurs, distributeurs et libraires. Elle relève aussi de la continuité du service éducatif.

L’appel de l’Alliance des libraires au ministre est donc loin d’être anodin. Elle réclame une enquête sérieuse et globale afin d’identifier les causes de l’indisponibilité des ouvrages concernés, de vérifier le respect des engagements des éditeurs et des distributeurs, de contrôler les quantités imprimées et celles effectivement destinées aux librairies, mais aussi d’établir les responsabilités juridiques et administratives en cas de manquement avéré. Cette démarche a le mérite de poser le problème dans toute sa dimension. Car une chaîne d’approvisionnement ne peut fonctionner correctement que si chacun de ses maillons assume ses obligations: les éditeurs doivent anticiper les besoins et assurer des tirages adaptés ; les distributeurs doivent respecter les délais et garantir une répartition équitable des stocks ; les librairies doivent pouvoir être approvisionnées normalement pour répondre aux commandes des familles et des établissements.

Il revient aux autorités compétentes de vérifier que ces engagements sont effectivement respectés et que les mécanismes de distribution ne favorisent ni les ruptures artificielles ni les circuits opaques. La transparence sur les quantités imprimées, les volumes commandés, les stocks disponibles et les délais de livraison permettrait déjà de sortir du brouillard dans lequel évolue aujourd’hui le marché du manuel scolaire. Au-delà des intérêts professionnels en présence, il y a surtout un principe qui ne devrait souffrir aucune discussion : l’accès aux manuels scolaires ne doit pas dépendre des aléas d’une chaîne commerciale défaillante. Les familles paient le prix des ouvrages, les libraires subissent le mécontentement des clients et les élèves se retrouvent privés de supports pédagogiques nécessaires. Tout le monde est pénalisé, sauf, éventuellement, ceux qui profiteraient des dysfonctionnements pour écouler les livres par des voies parallèles. Il serait pour le moins paradoxal que le système éducatif, déjà confronté à de multiples défis en matière de qualité des apprentissages et d’égalité des chances, ne soit pas capable de garantir un approvisionnement régulier en manuels scolaires. La pénurie actuelle appelle donc autre chose qu’une réponse administrative de circonstance ou une promesse de réapprovisionnement tardive. Elle nécessite un diagnostic précis, des responsabilités clairement établies et, surtout, une réforme de l’organisation de la chaîne de production et de distribution. Car enfin, comment peut-on manquer de manuels scolaires dans un pays où la rentrée revient chaque année à date fixe ? L’école n’a pas vocation à découvrir, à chaque mois de septembre, que les livres de ses élèves sont quelque part entre l’imprimeur, l’éditeur et le distributeur. Une rentrée scolaire se prépare. Les manuels aussi.


Dans les établissements scolaires espagnols implantés au Maroc, l’approvisionnement en manuels scolaires repose sur une organisation qui mérite d’être observée. Dès la fin de l’année scolaire, généralement autour du 23 juin, les élèves reçoivent la liste des ouvrages nécessaires pour l’année suivante. Les familles disposent ainsi de plusieurs semaines pour anticiper leurs achats et éviter la ruée de dernière minute à l’approche de la rentrée.

Autre particularité : l’importation des manuels est centralisée, avec une seule librairie chargée de cette opération dans chaque ville. Ce dispositif permet de regrouper les besoins, d’organiser les commandes en amont et de mieux maîtriser les flux d’approvisionnement. Ce fonctionnement repose sur deux principes simples : anticiper les besoins et centraliser la logistique. Il réduit les risques d’improvisation et donne aux familles comme aux fournisseurs une meilleure visibilité sur les quantités nécessaires. Pourquoi ce qui semble fonctionner pour les établissements espagnols ne pourrait-il pas inspirer davantage le circuit marocain du livre scolaire ? Les programmes, les effectifs et les dates de rentrée sont connus à l’avance. La transmission anticipée des listes, la consolidation des commandes, la programmation des tirages et la planification des importations ou des livraisons pourraient contribuer à prévenir les ruptures de stock.

En matière de manuels scolaires, le problème n’est peut-être pas seulement celui des quantités disponibles, mais aussi celui de l’organisation. Les écoles espagnoles au Maroc savent dès juin quels livres leurs élèves utiliseront en septembre. Dans le circuit marocain, certains élèves peuvent encore les chercher plusieurs semaines après la rentrée. Entre ces deux réalités, il y a moins une différence de calendrier qu’une différence de méthode. À méditer…

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