La France comme miroir…

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Il arrive que l’actualité d’un pays éclaire celle des autres. Les scènes de colère qui ont secoué la France le 17 octobre, sur fond de vie chère, d’érosion du pouvoir d’achat et de défiance envers les responsables politiques, en offrent une nouvelle illustration. Si les débordements et les violences ne sauraient être confondus avec les revendications légitimes, le signal politique mérite d’être entendu : lorsque le sentiment de déclassement et de paupérisation s’installe durablement, la contestation peut prendre une ampleur difficile à contenir. La France n’est évidemment pas le Maroc. Les réalités économiques, les mécanismes institutionnels et les ressorts de la contestation diffèrent. Mais une même leçon traverse les frontières : aucun gouvernement ne peut indéfiniment demander des sacrifices à la population sans lui offrir des perspectives crédibles d’amélioration de son quotidien. C’est précisément là que se situe le principal défi du gouvernement El Mansouri, fraîchement installé aux commandes du pays après avoir obtenu la confiance du Parlement. Sa formation avait suscité des attentes, nourries par la promesse d’un nouveau départ et d’une action publique plus efficace. Or, la reconduction de plusieurs figures de l’équipe sortante, parfois à des postes stratégiques, a déjà tempéré les espoirs de renouvellement.

À force de recycler les mêmes visages, le pouvoir risque de donner le sentiment que le changement annoncé relève davantage du jeu des étiquettes que d’une véritable transformation des pratiques. Le problème n’est pas tant de conserver des ministres expérimentés que de savoir ce qu’ils feront différemment. Un responsable reconduit peut parfaitement réussir là où il a échoué hier, à condition de changer de méthode, de fixer des objectifs mesurables et d’accepter d’être jugé sur ses résultats. À défaut, la continuité finit par ressembler à un immobilisme institutionnalisé. Au Maroc, le thermomètre social se trouve moins dans les salons politiques ou le cirque parlementaire que dans les marchés, les commerces de proximité et les factures qui s’accumulent à la fin du mois. La flambée des prix des fruits et légumes, des viandes rouges et d’autres produits essentiels pèse lourdement sur les budgets des ménages modestes, mais aussi sur ceux des classes moyennes. À cela s’ajoutent les difficultés liées au logement, à l’emploi, à l’éducation, à la santé et à la qualité des services publics.

Pour une partie importante de la population, les grandes orientations économiques restent abstraites lorsque le salaire ne permet plus de couvrir convenablement les dépenses courantes. Les indicateurs macroéconomiques ont leur utilité, tout comme les annonces d’investissements. Mais ils convainquent difficilement une famille dont le pouvoir d’achat s’érode ou un jeune diplômé qui peine à trouver un emploi correspondant à ses qualifications.

C’est à ce niveau que se mesure la crédibilité d’une politique gouvernementale. La croissance n’a de véritable portée sociale que si ses fruits sont équitablement répartis sur le territoire et bénéficient au plus grand nombre. L’investissement ne devient politiquement convaincant que s’il génère des emplois et des revenus. Quant aux réformes, elles ne peuvent être appréciées à leur seule sophistication technique : elles doivent améliorer concrètement la vie des citoyens. Le tajine, dans sa simplicité populaire, pourrait presque servir d’indicateur économique national. Lorsque ses ingrédients deviennent trop chers, c’est toute une réalité sociale qui se révèle. La souveraineté alimentaire ne consiste pas seulement à produire davantage, mais aussi à faire en sorte que les denrées disponibles restent accessibles aux ménages. La tentation est grande, pour un nouvel exécutif, de consacrer ses premiers mois à consolider sa majorité, répartir les portefeuilles et multiplier les annonces. Ces impératifs font partie du jeu institutionnel, mais ils ne sauraient tenir lieu de politique publique. Une majorité parlementaire offre une assise politique ; elle ne constitue pas un blanc-seing social. Les électeurs attendent de leurs représentants qu’ils améliorent la gestion des affaires publiques, pas qu’ils se félicitent indéfiniment de leurs arrangements.

Au Maroc, le thermomètre social se trouve moins dans les salons politiques ou le cirque parlementaire que dans les marchés, les commerces de proximité et les factures qui s’accumulent à la fin du mois.

Les frustrations, par ailleurs, ne prennent pas toujours la forme spectaculaire d’une manifestation. Elles s’accumulent dans la lassitude, la défiance, le désintérêt pour la politique ou le sentiment que les décisions se prennent loin des préoccupations quotidiennes. L’abstention et le désenchantement civique sont eux aussi des thermomètres du malaise. Les événements français rappellent ainsi qu’il serait dangereux de confondre le calme apparent avec l’adhésion. Une société peut sembler tenir jusqu’au moment où plusieurs motifs de mécontentement convergent et transforment des frustrations individuelles en colère collective. Il ne s’agit ni de prédire au Maroc un scénario identique à celui de la France ni d’agiter inutilement le spectre de la révolte. Il s’agit de comprendre que la prévention des tensions commence par l’écoute des signaux faibles et par des réponses appropriées avant que les difficultés ne se transforment en crises profondes et en déchaînement de violence. Mais la révolte et les pillages qui secouent la France ne sauraient s’expliquer par la seule équation économique. Ils révèlent une convergence de faillites — économique, sociale, mais aussi morale — qui, en se conjuguant, aggrave le malaise général et lui confère un caractère explosif. À l’érosion du pouvoir d’achat et à la défiance envers les institutions s’ajoutent l’affaiblissement des solidarités, la perte de repères collectifs et la difficulté croissante à transmettre des valeurs communes.

La famille traditionnelle, longtemps considérée comme un espace privilégié d’éducation, de protection et de solidarité entre les générations, connaît elle aussi de profondes mutations. Lorsque les difficultés matérielles se conjuguent à l’effritement des cadres de socialisation et à l’affaiblissement des références morales, c’est le lien même qui unit les individus à la collectivité qui se fragilise. La colère sociale risque alors de se muer en désordre, tandis que les frustrations accumulées trouvent dans la violence et le pillage une expression aussi brutale qu’inquiétante. Cette réalité interpelle également les responsables marocains , sans pour autant aller jusqu’à placer  les deux sociétés sur le même plan. Le Royaume peut encore s’appuyer sur des solidarités familiales et communautaires profondément ancrées, mais celles-ci sont de plus en plus soumises à des pressions croissantes au nom de la modernité. L’occidentalisation des modes de vie, les pressions sur la famille, l’évolution des mentalités et l’individualisation des comportements contribuent à brouiller certains repères traditionnels et à fragiliser les mécanismes de transmission des valeurs entre les générations. À ces mutations s’ajoutent les difficultés économiques qui pèsent sur les ménages , les obstacles rencontrés par les jeunes pour accéder à l’autonomie et les inégalités persistantes qui traversent la société. Autant de facteurs qui invitent à s’interroger sur la capacité du Maroc à préserver ses ressorts de cohésion sociale sans sacrifier les évolutions légitimes de la société. Le nouveau gouvernement devra, dans ce contexte, arbitrer entre plusieurs urgences avec des ressources budgétaires limitées et une conjoncture internationale incertaine. Ces contraintes plaident pour une hiérarchisation rigoureuse des priorités, une meilleure évaluation des politiques publiques, une utilisation plus efficace de l’argent public et une lutte résolue contre les gaspillages.

L’éducation, la santé, l’emploi des jeunes, la protection sociale et la réduction des disparités territoriales doivent sortir du registre des slogans pour se traduire par des améliorations tangibles. Les citoyens attendent moins de promesses supplémentaires que des services publics qui fonctionnent, des soins accessibles, une école qui prépare à l’avenir et des opportunités professionnelles qui ne dépendent ni du piston ni des relations personnelles.

La cohésion sociale repose aussi sur un sentiment d’équité. Les efforts demandés aux uns doivent être compatibles avec leurs moyens, tandis que les privilèges injustifiés, les situations de rente et l’impunité alimentent la perception d’une société à plusieurs vitesses. Il est difficile d’exiger des sacrifices au plus grand nombre lorsque celui-ci a le sentiment que certains échappent aux règles communes. La méthode compte autant que les objectifs. Un gouvernement efficace ne se contente pas de communiquer sur ses réalisations : il explique ses choix, reconnaît les difficultés, publie des indicateurs lisibles et rend compte de ses engagements. La transparence ne garantit pas la réussite, mais elle contribue à restaurer la confiance lorsque les résultats tardent à se matérialiser. Le gouvernement El Mansouri bénéficie encore de la marge de manœuvre que confère toute nouvelle prise de fonctions. Cette période de grâce ne durera cependant pas indéfiniment. Les citoyens, eux, ne peuvent reporter leurs dépenses ni suspendre leurs difficultés en attendant que les réformes produisent leurs effets.

Le décalage entre le temps des institutions et celui des ménages constitue l’un des principaux risques de la gouvernance. Les investissements demandent des délais et les réformes une mise en œuvre progressive. Mais la vie chère, le chômage et l’exclusion n’attendent pas les calendriers gouvernementaux. D’où la nécessité de combiner les transformations structurelles avec des mesures immédiates, ciblées et évaluables, sans que les premières servent de prétexte pour différer les secondes. La colère française ne constitue ni une prophétie ni un modèle à transposer. Elle rappelle néanmoins une vérité politique essentielle: les tensions s’aggravent lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs difficultés ne sont ni comprises ni prises en charge. Et lorsque la crise matérielle se double d’une crise de confiance et d’un affaiblissement des solidarités, le malaise devient plus profond encore. Pour le Maroc, le meilleur moyen de prévenir les crispations et les dérapages n’est pas de les redouter, mais de s’attaquer à leurs causes. Alléger la pression sur les budgets familiaux, améliorer les services publics, ouvrir des perspectives à la jeunesse, réduire les inégalités territoriales et préserver les liens de solidarité sont autant de conditions d’une stabilité durable. Une stabilité dont le pilier essentiel , il ne faut pas l’oublier, reste la famille en consolidant son rôle de premier espace d’éducation et de transmission, en l’aidant à préserver et à transmettre les valeurs fondamentales de respect, de responsabilité et de solidarité entre les générations.

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