Le temps des certitudes figées, comme les dunes du désert , commence à bouger. Pour la première fois depuis que la chimérique « RASD » s’est auto-proclamée dans un coin perdu du Sahara , le discours du Polisario laisse entrevoir une brèche, aussi grosse qu’une fissure dans un mur qui semblait bétonné. L’indépendance ne serait plus l’unique horizon? Mais alors, quoi ? Une autonomie ? Une réconciliation ? Un simple remaniement de slogan ? Cette inflexion, portée par le négociateur Mohamed Yeslem Beissat, n’a rien d’anodin. Elle ressemble même à un aveu en creux : la ligne dure, adoptée sur ordre d’Alger pendant des décennies comme un catéchisme révolutionnaire, a atteint ses limites. Disons-le franchement : elle est morte de sa belle mort, faute de carburant politique.
Derrière cette apparente souplesse se cache une réalité bien plus brutale, voire fatale : l’usure et l’essoufflement. Essoufflement diplomatique d’une bande de mercenaires que plus personne n’écoute après l’effritement de leurs thèses nourries à l’imposture.
Mais surtout, fatigue humaine dans les camps de Tindouf, en Algérie. Là-bas, plus de 100 000 séquestrés vivent suspendus à une promesse illusoire qui n’a aucune chance de se réaliser comme une fiancée qui attend depuis quarante ans son mari, parti acheter des cigarettes. Deux générations entières de sahraouis sont nées, ont grandi, se sont mariées, ont eu des enfants et vieilli dans l’attente d’un dénouement qui se dérobe sans cesse. Le grand mirage polisarien.
Le récit fondateur de cette créature d’Alger qu’est le Polisario, jadis mobilisateur, ressemble aujourd’hui à un vieux disque rayé: tout le monde connaît les paroles, mais plus personne n’a envie de danser.
Pendant ce temps, la dynamique internationale évolue. Et pas dans le bon sens pour les séparatistes et leurs soutiens. L’initiative marocaine d’autonomie, proposée en 2007 pour sortir de ce pseudo-conflit , s’impose comme la seule base réaliste de règlement. Soutenue par des puissances qui comptent – États-Unis, France, Allemagne, Espagne, pour ne citer qu’eux – et inscrite au cœur des discussions onusiennes, elle bénéficie d’un consensus qui ne cesse de s’élargir. Les cycles de négociations sous l’égide des États-Unis impliquent désormais le Maroc, l’Algérie, le Polisario et la Mauritanie et c’est là un tournant majeur. Car l’Algérie, principal protagoniste du dossier qu’elle a créé de toutes pièces pour les raisons que l’on sait , ne peut plus prétendre ne pas être concernée.
Bamako envoie un signal clair à son voisin du nord : l’heure n’est plus aux aventures séparatistes, mais aux réalités régionales.
Mais voilà que la récente décision du Mali de retirer sa reconnaissance de la « RASD » vient planter un clou supplémentaire dans le cercueil du Polisario. Un geste lourd de sens, vu que le Mali partage une longue frontière avec l’Algérie – une frontière poreuse, nerveuse, stratégique. En tournant le dos à la pseudo-république de Tindouf, Bamako envoie un signal clair à son voisin du nord : l’heure n’est plus aux aventures séparatistes, mais aux réalités régionales. Ce basculement d’un poids lourd de la région, qui connaît bien les douleurs de la désintégration, place l’Algérie dans une position de plus en plus inconfortable. On pourrait presque entendre, depuis Alger, un silence gêné. Car comment justifier encore un soutien indéfectible à un mouvement que ses propres alliés historiques abandonnent un par un, comme des passagers quittant un navire qui prend l’eau de toutes parts ?
L’isolement diplomatique du parrain algérien s’accentue donc, au moment même où il croyait peser sur l’échiquier régional. Ironie du sort : plus l’Algérie s’obstine à maintenir sous perfusion un Polisario moribond, plus elle s’enferre dans une logique contre-productive, à contre-courant d’une tendance internationale qui privilégie désormais les solutions de compromis. Le monde a changé. La guerre froide est finie depuis plus de trente ans. Mais à Alger, on semble avoir oublié de mettre le réveil. D’où l’anachronisme qui frappe ce régime aux abois. L’histoire, heureusement, s’accélère souvent quand les lignes idéologiques ou supposées l’être commencent à se fissurer. L’émergence d’une nouvelle génération de cadres sahraouis – plus pragmatiques, et plus connectés aux réalités géopolitiques – pourrait bien précipiter ce tournant. Une transition d’un discours de rupture, usé jusqu’à la corde, vers une logique de négociation, de développement et de retour à la raison. Après tout, les enfants des camps de Tindouf méritent autre chose que des discours et des promesses stériles dans des conditions qui plus est inhumaines. Ils méritent un avenir. Et cet avenir, il ne passe pas par l’indépendance, mais par le retour dans la mère patrie. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le seul sort du Polisario. C’est la fin inéluctable d’un narratif hérité d’une époque révolue, remplacé par une approche où le réalisme politique prend le pas sur les slogans creux. À mesure que le plan d’autonomie marocain gagne du terrain, et que les reconnaissances de la « RASD » s’érodent comme des falaises sous l’érosion, une évidence s’impose, presque avec élégance : le conflit du Sahara entre dans sa phase terminale.
Reste à savoir si ses protagonistes – et en particulier le parrain algérien, qui n’a toujours pas compris que son protégé lui file entre les doigts – sauront accompagner cette fin annoncée avec lucidité… ou s’ils choisiront, une fois de plus, de retarder l’inévitable, par stupidité, mauvaise foi ou aveuglement. L’histoire ne les attendra pas. Elle a déjà pris son train, et le Mali vient de monter à bord.
Une chose est sûre : le Maroc est décidé plus que jamais de sortir d’une attente sans fin. Car un plan d’autonomie, surtout qu’il bénéficie d’un large appui international, ne saurait rester indéfiniment suspendu au bon vouloir d’une partie qui multiplie les blocages. Comme toute offre politique, il obéit à une logique de temporalité : il se discute, s’ajuste, puis, à un moment donné, il se concrétise ou il devient caduc. En d’autres termes, Rabat ne peut éternellement conditionner l’avenir de ses provinces du Sud à un hypothétique feu vert du Polisario et de son parrain algérien. Dans ce contexte, une option finirait pas être envisagée : avancer avec les Sahraouis loyalistes engagés déjà dans une logique de stabilité et de développement, ceux qui participent déjà aux institutions locales et nationales . Le plan d’autonomie pourrait ainsi être mis en œuvre de manière progressive, en s’appuyant sur ces forces locales, sans attendre un consensus devenu improbable avec les mercenaires à la solde d’Alger . Une telle démarche reviendrait à inverser le rapport de force : ne plus subir l’obstruction, mais la contourner.
Ce choix, s’il se confirme, marquerait un tournant stratégique majeur. Il enverrait un signal clair à la communauté internationale, notamment à l’onu, que le Maroc privilégie désormais l’efficacité et le concret à l’enlisement diplomatique. Il placerait également le Polisario face à ses responsabilités: soit rejoindre une dynamique en marche, soit s’en exclure durablement, au risque de devenir politiquement marginal.
Au fond, la question n’est plus seulement de savoir si une solution est possible, mais quand et avec qui elle sera mise en œuvre. Et à mesure que le temps passe, une évidence s’impose : dans ce dossier, l’attente a trop duré et ellle n’est plus acceptable…








