Edgar Morin : Le penseur de la complexité quitte un monde complexe 

Edgar Morin était indépendant d’esprit comme personne.

Jamil Manar

Edgar Morin s’est éteint vendredi 29 mai à 104 ans. On pourra dire ce qu’on veut, mais tenir jusqu’à cet âge tout en continuant à écrire et à embêter les simplistes, c’est déjà une forme de victoire sur l’absurdité du monde. Le philosophe français, théoricien de la « pensée complexe », résistant, humaniste et observateur infatigable, a finalement posé sa plume le 29 mai à Paris. Son œuvre monumentale ? Elle pèse moins par le nombre de pages que par sa capacité à rappeler aux gens que le réel, ça ne se range pas dans des petites cases. Une leçon que nos experts en tweet rageur n’ont toujours pas intégrée. Mais pour le Maroc, la nouvelle a un goût particulier.

Parce que Morin, ce n’était pas juste un vieux monsieur sérieux avec des livres épais. C’était aussi un ami du Royaume, un quasi-Marocain d’adoption qui avait eu l’excellente idée de passer une partie de l’année à Marrakech. Dans un message de condoléances et de compassion adressé à la famille du défunt, le Roi Mohammed VI s’est dit attristeé par la disparition d’Edgar Morin qui «nourrissait un attachement profond au Maroc où il noua des amitiés fidèles.» Aux côtés de son épouse marocaine, la sociologue Sabah Abouessalam, il avait trouvé dans la ville ocre un refuge pour l’écriture et l’amour. Leur rencontre au Maroc à la fin des années 2000 ? Une preuve que même les centenaires ont droit à un deuxième acte, et que l’amour n’a pas d’âge, même quand on a déjà dépassé tous les âges raisonnables.

Morin voyait dans le Maroc un « carrefour de civilisations » – formule qui, avouons-le, est un peu le sésame de tout intellectuel francophone épris du pays. Mais chez lui, ce n’était pas une posture. Il y croyait vraiment, au point de délaisser les salons parisiens pour les terrasses marrakchies. Et il avait raison : on pense mieux quand on boit du thé à la menthe que quand on se fait klaxonner boulevard Saint-Germain. Le reste de sa vie est connu : né Edgar Nahoum en 1921, résistant, ex-communiste repenti, critique du stalinisme, indépendant d’esprit comme personne. Son œuvre majeure, La Méthode, en six volumes, est une sorte de monument à la gloire du « c’est plus compliqué que ça ».

Ceux qui ont essayé de le lire jusqu’au bout méritent une médaille. Les autres peuvent résumer : accepter les contradictions, les incertitudes, et arrêter de vouloir des réponses binaires à des questions tordues. Le Maroc, pour lui rendre hommage, l’avait distingué. Pas mal pour un Français qui avait commencé sa vie dans une famille juive séfarade originaire de Thessalonique – on est loin du cliché du penseur déraciné. Jusqu’au bout, il aura écrit, alerté sur l’écologie, les fractures sociales, les dérives identitaires.

Son humanisme? Un peu daté pour certains, mais terriblement nécessaire à une époque où l’on confond souvent la connerie avec l’opinion. Avec Morin disparaît un monument. Mais son œuvre reste. Et elle nous rappelle cette vérité aussi simple qu’agaçante : comprendre le monde, c’est accepter qu’il soit foutrement compliqué. La lucidité, ajoutait-il, n’exclut pas l’espérance.

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