Le détonateur ? La vie chère. Cadeau le plus en vue du gouvernement sortant aux plus vulnérables, ceux-là mêmes qui sont connus pour voter en masse.
Jamil Manar
À l’approche des législatives de septembre, un vent de panique souffle au ministère de l’Intérieur : l’abstention menace. Massive. Capable de transformer le scrutin en pure formalité administrative, sans âme ni souffle populaire. Le détonateur? La vie chère. Cadeau le plus en vue du gouvernement sortant aux plus vulnérables, ceux-là mêmes qui sont connus pour voter en masse. La flambée des prix – alimentaire en tête – plombe le budget des ménages, grignote le pouvoir d’achat, exaspère. De quoi jouer les trouble-fête électoraux. Et creuser un peu plus le fossé entre citoyens et politique. Pendant ce temps, les slogans fleurissent, les promesses mielleuses reviennent… Mais l’électeur, lui, est ailleurs. Fatigué. Désabusé. Parfois amusé par ce théâtre dont il connaît déjà la fin avant le premier acte. Car les causes sont les mêmes. Les effets aussi. Les partis, figés dans un autre âge, ne renouvellent ni leurs idées ni leurs pratiques. Discours recyclés, promesses cent fois entendues – rarement tenues –, alliances contre nature signées au nom de petits calculs : la parole politique est vidée de sa crédibilité.
Autre ingrédient de la défiance : la reproduction des mêmes profils. Les élections ressemblent à une course aux strapontins, pas à une bataille d’idées. Nombre de candidats affichent des fortunes solides, des réseaux puissants. Très peu, une vision ou une compétence capables de convaincre une jeunesse confrontée au chômage, à la précarité, à l’absence de perspectives. Dans l’imaginaire populaire, le député n’est plus un représentant. C’est un notable en campagne permanente, qui défend ses intérêts. Résultat : une accumulation de désillusions. Un divorce installé, durable.
Pour beaucoup, voter ne change rien. Le quotidien ne s’améliore pas, il sombre. Les alternances ? Une simple permutation de fauteuils. Des chaises musicales. Les partis ? Des boutiques interchangeables. Les visages changent très peu, les pratiques encore moins. Les grandes promesses de rupture? Évanouies dès le lendemain, dans les compromis et les arrangements. Les jeunes décrochent en masse. Une partie importante de la jeunesse marocaine ne croit plus aux urnes. Elle regarde les campagnes avec distance, ironie, indifférence.
Le discours politique, usé, ne parle plus à une génération connectée, critique, réfractaire aux vieux réflexes partisans. Ce que redoutent les autorités? Moins une crise technique qu’une crise symbolique. Car une faible participation fragilise la légitimité. Et nourrit le sentiment de déconnexion entre gouvernants et gouvernés. L’abstention ne se résout pas avec des campagnes de com’ ou des professions de foi . On ne réconcilie pas les citoyens avec les urnes par des slogans publicitaires. La confiance ne se décrète pas : elle se construit – par des discours cohérents et des pratiques saines. Tant que la scène politique offrira l’éternel recyclage des mêmes personnages, des mêmes méthodes, des mêmes promesses, les urnes continueront de parler… dans le langage du vide.
Le Parlement en héritage
Au fond, rien de nouveau sous le soleil électoral national. À l’approche des législatives, les partis montrent ce qu’elles sont véritablement : des conseils de famille où chacun tente de réserver une chaise pour sa descendance avant que le rideau ne tombe. Les débats politiques ? Inexistants . Les programmes? Décoratifs. La vraie bataille se joue autour de la transmission héréditaire du siège parlementaire, cette nouvelle forme de patrimoine national transmissible de père en fils, de mari en épouse et parfois de beau-frère en cousin. Dans bien des partis, les caciques font pression pour placer leurs filles, leurs épouses ou leurs proches en tête des listes réservées aux femmes, comme on réserve des tables lors d’un mariage. À entendre certains responsables, le Parlement n’est plus une institution législative mais une résidence secondaire familiale avec vue sur les indemnités et les privilèges.
On y retrouve des pères assis à côté de leurs fils, des époux à côté de leurs femmes, des frères à côté de leurs sœurs, des oncles à côté de leurs neveux. À ce rythme-là, il ne manque plus qu’un salon marocain, un plateau de thé et une télévision diffusant les séances parlementaires pour que la métamorphose soit complète. Sous la coupole, les arbres généalogiques poussent désormais plus vite que les projets de loi. Certaines familles y occupent les lieux comme si elles avaient signé un bail à durée illimitée avec la démocratie. Le mandat électif n’est plus une responsabilité publique: c’est devenu un héritage, une rente transmissible, une sorte de waqf politique au profit de la famille élargie.
Les listes régionales destinées à promouvoir la représentation féminine ont, elles aussi, parfois été transformées en ascenseur social privé. Officiellement créées pour ouvrir les portes de la politique aux femmes compétentes, elles servent souvent à offrir un siège capitonné aux filles de notables et aux épouses de dirigeants. Résultat : certaines formations politiques semblent pratiquer le féminisme génétique — priorité aux femmes, à condition qu’elles portent le bon nom de famille. Le spectacle devient parfois surréaliste : un mari député, une épouse conseillère parlementaire, une sœur députée, un beau-frère président de commission… Le Parlement finit par ressembler à une réunion de famille sponsorisée par l’argent public. On ne sait plus très bien si l’on assiste à une séance législative ou à un banquet de mariage où chacun cherche sa place autour de la table.
Et comme toute dynastie digne de ce nom, le système prévoit aussi la succession. Lorsqu’un élu quitte son siège, il arrive que le fauteuil reste miraculeusement dans la famille, transmis à un fils, une fille ou un proche parent, comme une vieille propriété foncière ou un commerce familial. Certains lèguent leur mandat avec plus de soin qu’un testament notarié. Au fil des années, la démocratie représentative a ainsi pris des airs de société patrimoniale. Les partis parlent de renouvellement des élites pendant que les mêmes noms circulent de mandat en mandat, de chambre en chambre et de génération en génération. À croire que le bulletin de vote sert désormais davantage à confirmer une lignée qu’à choisir des représentants.
À ce stade, la solution la plus honnête serait peut-être de privatiser officiellement le Parlement et d’inscrire les sièges au cadastre familial. Cela éviterait les faux-semblants. Chaque clan pourrait alors poser une plaque à l’entrée : « Famille Untel — propriétaires depuis trois législatures.» Et puisque tout finit par se transmettre, il ne restera bientôt plus qu’à prévoir, dans le règlement intérieur des deux Chambres, un droit officiel d’héritage parlementaire, avec partage des sièges entre héritiers devant notaire et lecture de la Fatiha à l’ouverture des sessions.








