En analysant les séquences de la rencontre, il est apparu que la sélection nationale ne l’a pas abordé avec l’objectif de dominer la France et de la battre…
Ahmed Zoubaïr
Les réseaux sociaux marocains ne décolèrent pas depuis l’élimination des Lions de l’Atlas face à la France (2-0), jeudi 9 juillet à Boston. Au-delà de la déception, une même question revient avec insistance dans les réactions plusieurs jours après cette défaite : où est passé le Maroc séduisant qui avait tenu tête au Brésil, dominé l’Écosse ou encore éliminé les Pays-Bas ? Pourquoi cette équipe, capable de produire un football ambitieux, s’est-elle soudainement contentée de défendre sans volonté de construire le moindre jeu offensif ?
L’incompréhension est légitime surtout que les coéquipiers de Ounahi n’ont jamais réellement donné l’impression de chercher à défier la France et lui causer des difficultés. Les Lions de l’Atlas ont évolué avec un bloc très bas, en jouant très souvent en retrait laissant l’initiative au Coq. Pour comprendre ce choix, il faut regarder au-delà de la simple tactique. Deux facteurs expliquent largement cette métamorphose.
Le premier est physique. Après une succession de rencontres disputées à haute intensité, les Lions sont apparus à court de fraîcheur. Les courses étaient moins tranchantes, les replis plus difficiles et les duels plus éprouvants. Face à une équipe de France capable d’imposer un pressing constant et d’accélérer à tout moment, le déficit physique est devenu un véritable handicap.
Mais pourquoi les Lions de l’Atlas ont-ils semblé en mal de ressources physiques précisément face à la France ? Certes, leur parcours jusqu’en quart de finale a été particulièrement exigeant, avec des matchs disputés à haute intensité. Mais les Français aussi sortaient d’une compétition éprouvante notamment contre le Paraguay…
Le style de jeu de la France est extrêmement énergivore pour son adversaire. Son pressing coordonné, la vitesse de ses transitions et sa capacité à conserver le ballon obligent l’équipe nationale à multiplier les courses défensives, bien plus épuisantes que les courses avec ballon. À force de courir après le jeu, les réserves physiques s’amenuisent rapidement.
Le second facteur est plus structurel. Le Maroc a souffert de l’absence de véritables joueurs de profondeur capables de prendre la défense française dans son dos. La blessure d’Abde Ezzalzouli, l’un des rares joueurs capables de casser les lignes par sa vitesse et sa percussion, a privé l’équipe d’une arme essentielle. Sans cette menace permanente, les Français ont pu défendre haut, étouffer le milieu marocain et empêcher les Lions de développer leur jeu.
L’image est presque militaire. Une armée qui ne dispose ni des effectifs de qualité ni des armes adaptées pour mener une offensive face à un adversaire un cran supérieur choisit rarement l’assaut frontal. Son premier réflexe est de se replier afin de préserver ses forces et limiter les pertes.
C’est exactement la logique qui semble avoir guidé le choix de Mohamed Ouahbi. Le sélectionneur a agi sur ce match à oublier en stratège pragmatique. Face à une équipe de France redoutable dans les transitions, emmenée par des joueurs comme Kylian Mbappé et Ousmane Dembélé, il savait qu’un match ouvert pouvait rapidement tourner à la berezina. Seule solution qui lui restait : fermer les espaces, densifier la défense et rester en vie le plus longtemps possible. En encaissant le moins de buts possible.
En analysant les séquences de la rencontre, il est apparu que la sélection nationale ne l’a pas abordé avec l’objectif de dominer la France et de la battre. L’objectif qui a été assigné aux joueurs était avant tout de contenir la puissance offensive des Bleus et d’éviter une lourde correction. Dans l’esprit du staff, une défaite de cinq ou six buts aurait eu l’effet d’un séisme sportif et aurait terni l’image exceptionnelle construite par cette génération depuis plusieurs années.
Conscient des limites de ses poulains, Ouahbi a donc fait un pari : accepter de mal jouer plutôt que de subir une lourde défaite. Ce choix peut être discuté. Certains lui reprochent d’avoir renoncé à l’identité de jeu des Lions de l’Atlas dans un match où ils étaient censés de rugir plus fort au cocorico du coq français. D’autres estimeront qu’il a simplement adapté son plan aux moyens dont il disposait ce soir-là. Car un entraîneur ne bâtit pas une stratégie sur des intentions, mais sur l’état réel de ses joueurs.
Il serait toutefois réducteur de n’expliquer cette prestation décevante que par la prudence. Il faut aussi reconnaître le mérite de l’adversaire. Les Français ont étouffé les Lions dès la récupération du ballon, coupant les circuits de relance, remportant la majorité des duels et empêchant les Marocains d’installer leur jeu. Là où le Maroc avait pu exprimer son football contre le Brésil, l’Écosse, le Canada ou les Pays-Bas, il n’en a tout simplement jamais eu l’occasion face à une équipe de France qui a imposé son rythme de la première à la dernière minute.
D’ailleurs, au coup de sifflet final, les visages des joueurs et même du coach semblaient davantage exprimer le soulagement que la tristesse. Comme si cette longue et éprouvante aventure mondiale touchait enfin à son terme, laissant place à l’envie de retrouver leurs proches et de souffler après plusieurs semaines d’une compétition particulièrement exigeante. L’image d’Achraf Hakimi, esquissant un sourire à la fin de la rencontre, a d’ailleurs suscité une vague d’incompréhension sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’internautes y ont vu un manque d’affliction après l’élimination, alors qu’il pouvait tout aussi bien traduire la fin d’une immense pression accumulée tout au long du tournoi.
De cette élimination, l’on peut tirer un enseignement essentiel. Le Maroc possède une organisation défensive capable de rivaliser avec les meilleures nations. Mais pour franchir un nouveau cap, il lui faudra davantage de profondeur de banc, retrouver toute sa fraîcheur physique dans les grands rendez-vous et disposer de plusieurs joueurs capables, par leur vitesse et leur créativité, de faire reculer les défenses les plus solides.
Tout cela nous amène in fine à se demander si cette équipe du Maroc n’a-t-elle pas, au fil de son parcours, suscité des attentes supérieures à son potentiel réel ? Les performances de haut niveau réalisées face au Brésil, aux Pays-Bas ou encore au Canada ont sans doute nourri l’idée que les Lions pouvaient rivaliser avec n’importe quelle sélection. Le quart de finale face à la France a toutefois rappelé qu’il subsiste encore un écart entre le Maroc du football fantasmé et les meilleures nations du football mondial, notamment en matière de profondeur de banc, de vitesse offensive et de maîtrise des grands rendez-vous du ballon rond…








