Casablanca, la ville piège

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Il s’appelait Moulay Youssef Chamich. Un gamin de 8 ans qui marchait sur un trottoir, comme des milliers d’autres chaque jour. Sous les yeux de sa mère, pétrifiée d’horreur, il a été foudroyé par un poteau électrique à proximité de Morocco Mall. Un équipement urbain banal, que l’on ne devrait même pas regarder, devenu subitement une arme mortelle.

Ce n’est pas un accident isolé. C’est la résultante d’une incurie chronique. Avant lui, il y a eu plusieurs négligences mortels similaires, comme ces trois morts en 2022 sous la chute du fronton métallique d’un café à Casablanca. Avant eux, des passants engloutis par des bouches d’égout mal verrouillées, électrocutés par des câbles à vif, menacés par des branches non élaguées ou des façades lépreuses. À Casablanca, le danger ne se limite plus à la circulation. Il guette au coin de chaque rue, surgit du bitume et pend au-dessus des têtes des passants. Le quotidien des habitants est devenu un parcours du combattant, une sinistre loterie où chaque pas peut être le dernier.

Le scénario est toujours le même. L’émotion à chaud. Les promesses solennelles. Les commissions d’enquête. Puis le grand silence, épais comme la poussière des dossiers classés. En attendant la prochaine victime.

Face à cette insoutenable répétition, une seule question se pose : qui paiera pour cette incurie, cette négligence coupable? Qui contrôle réellement l’état des infrastructures ? Qui inspecte ces installations électriques obsolètes ou mal posés? Qui vérifie la solidité de ces enseignes et de ces murs lézardés ? Si les responsabilités ont pris l’habitude de se diluer dans la multitude des intervenants, elles doivent être interrogées avec précision devant les tribunaux avec sanction exemplaire des fautifs. Il ne s’agit pas de chercher un bouc émissaire, mais d’établir les faits. 

Les Casablancais ne devraient jamais avoir à craindre qu’un simple trottoir, un poteau électrique, une bouche d’égout, un fronton de café ou la façade d’un immeuble vétuste se transforme en piège mortel.

En attendant, il est urgent de lancer un audit indépendant, implacable, de toutes les infrastructures publiques et privées susceptibles de tuer. Des réseaux électriques aux ouvrages métalliques, en passant par le mobilier urbain et les bâtiments menaçant ruine. Les vies humaines ne peuvent plus être sacrifiées sur l’autel de la négligence administrative. La prévention coûte toujours moins cher qu’un enterrement.

Moulay Youssef ne reviendra pas. Mais son nom doit être un cri de ralliement, pas une simple fait divers. L’hommage le plus digne que nous puissions lui rendre est d’exiger des actes pour que plus jamais un enfant, plus jamais un passant, ne soient fauchés par une défaillance qui aurait pu être évitée.

Une grande métropole ne s’apprécie pas seulement à l’aune de ses belles tours ou à ses boulevards élargis. Elle se juge aussi sur sa capacité à protéger ses citoyens. Aujourd’hui, Casablanca échoue sur ce point essentiel. 

Le wali de la région, Mohamed Mhidia, s’est forgé la réputation d’un responsable rigoureux, réactif et attaché au respect de l’ordre public. Cette même fermeté est aujourd’hui attendue face à ces négligences qui coûtent des vies. La sécurisation de l’espace public doit devenir un chantier prioritaire, avec une tolérance zéro envers les défaillances, les manquements à la maintenance et les situations de danger connues mais laissées sans traitement.

Les Casablancais ne devraient jamais avoir à craindre qu’un simple trottoir, un poteau électrique, une bouche d’égout, un fronton de café ou la façade d’un immeuble vétuste se transforme en piège mortel. Une métropole ne peut prétendre au rang de ville mondiale si son espace public demeure, par endroits, un véritable guet-apens pour ses habitants ou ses visiteurs.

Les plus lus
Traduire / Translate