Deux enfants. Un jugement exécuté. Un avion prêt à décoller. Puis, en quelques minutes, retour à la case départ. Chronique d’un déchirement familial…
Ahmed Zoubaïr
Le 16 septembre prochain, la Cour d’appel de Nairobi examinera une affaire emblématique des enlèvements parentaux internationaux et de leurs conséquences humaines. Au cœur de cette procédure : deux jeunes enfants, un garçon et une fille, de 6 ans et 3 ans, de nationalités marocaine, britannique et kenyane, déplacés il y a un an de leur résidence habituelle au Maroc où ils étaient bien intégrés vers le Kenya.
Le 18 juin 2026, après plusieurs mois de procédure, la Children’s Court de Nairobi ( première instance ) rend un jugement sans ambiguïté en reconnaissant le caractère illicite du déplacement des deux enfants et en ordonnant leur retour immédiat au Maroc, estimant que cette mesure était dans l’intérêt des gamins ( lire résumé du jugement en encadré )
En exécution de cette décision, le père récupère immédiatement ses deux enfants. Quelques heures plus tard, il accomplit toutes les formalités de départ à l’aéroport international Jomo Kenyatta de Nairobi. Les enfants et leur papa sont enregistrés sur le vol à destination de Casablanca et les cartes d’embarquement délivrées.
C’est à ce moment précis que survient un épisode inattendu et particulièrement troublant.
Alors que la famille s’apprête à embarquer, le père est interpellé non par la Police aux frontières, mais par de simples agents qui le conduisent dans un commissariat avec les deux enfants. Ces derniers lui sont ensuite retirés avant d’être remis à leur mère, alors même qu’une décision judiciaire ordonnant leur retour venait d’être rendue en faveur du père ! Les circonstances exactes de cette intervention ainsi que ses fondements juridiques continuent de susciter de nombreuses interrogations.
En tout cas, le lendemain, le 19 juin 2026, la Haute Cour de Nairobi déclare urgente la requête introduite par la mère et ordonne un sursis provisoire à l’exécution du jugement de première instance. Cette ordonnance, adoptée dans l’attente d’un débat contradictoire entre les parties, ne remet toutefois pas en cause les constatations effectuées par le premier juge sur le caractère illicite du déplacement des enfants. Elle suspend uniquement, à titre provisoire, l’exécution du retour ordonné, tout en fixant un calendrier de procédure pour permettre aux parties de déposer leurs observations écrites.
Depuis lors, près d’une année s’est écoulée. Durant cette période, le père, installé au Maroc, n’a de cesse de multiplier les démarches judiciaires et les déplacements au Kenya afin de maintenir le lien avec ses enfants. Malgré ces efforts, il s’est régulièrement heurté à des obstacles l’empêchant d’exercer pleinement ses droits parentaux. Les échanges en visioconférence demeurent rares, limités et, lorsqu’ils ont lieu, se déroulent sous le contrôle de la mère, voire sont interrompus de manière unilatérale.
Cette séparation prolongée produit également des conséquences préoccupantes sur le plan éducatif et sanitaire. Le père est totalement écarté des décisions essentielles concernant la scolarisation, le suivi médical et les choix relatifs à la santé de ses enfants. Une mise en demeure adressée par son conseil afin d’obtenir le respect du principe de coparentalité est demeurée sans réponse.
Au Maroc, cette situation continue de susciter une profonde émotion au sein de la famille, des proches et des amis des enfants, qui attendent depuis un an l’exécution effective d’une décision judiciaire ayant reconnu l’irrégularité de leur déplacement.
Les autorités marocaines, justice et Affaires étrangères, suivent également ce dossier avec une attention particulière. Les ministères concernés ont engagé les démarches consulaires nécessaires auprès de l’Ambassade du Maroc à Nairobi afin d’assurer un suivi étroit de ce dossier délicat.
L’audience du 16 septembre revêt une importance majeure. Elle devra permettre à la Cour d’appel de se prononcer sur le maintien ou non du sursis provisoire qui, depuis plus d’un an, empêche l’exécution d’un jugement clair ayant ordonné le retour des deux enfants au Maroc.
Au-delà d’un simple contentieux familial, cette affaire soulève des questions fondamentales relatives au respect des décisions de justice, à la protection des droits des enfants et à la lutte contre les déplacements internationaux illicites de mineurs.
Pour le père, sa famille et tous ceux qui suivent ce dossier depuis un an, l’espoir demeure que cette audience permette enfin de mettre un terme à une situation de souffrance et d’incertitude extrêmes, humainement insoutenable et juridiquement exceptionnelle.
Résumé du jugement de première instance
“Cette affaire oppose une mère kényane à un père marocain concernant la garde de leurs deux enfants, nés en 2020 et 2023, qui possèdent les nationalités kényane, marocaine et britannique.
Les époux vivaient ensemble au Maroc depuis plusieurs années. En août 2025, la mère est partie au Kenya avec les enfants pour ce qui avait été présenté comme des vacances de trois semaines. Une fois arrivée au Kenya, elle a informé le père qu’elle ne reviendrait pas au Maroc et qu’elle souhaitait s’y installer définitivement avec les enfants. Le père soutient qu’il n’avait jamais donné son accord à cette relocalisation définitive, mais seulement au voyage de vacances.
Les demandes des parties
La mère demandait notamment :
la garde physique des enfants ; l’autorité parentale conjointe ;
une pension alimentaire mensuelle ; la prise en charge intégrale des frais de scolarité, médicaux et des dépenses des enfants par le père.
Le père demandait quant à lui : que le tribunal reconnaisse que le déplacement des enfants vers le Kenya était illégal car réalisé sans son consentement ; que les enfants retournent vivre au Maroc, leur résidence habituelle; que l’autorité parentale demeure conjointe.
Les principaux constats du tribunal :
Le tribunal relève plusieurs éléments importants :
Les enfants vivaient au Maroc depuis 2020 et y avaient leurs repères, leur école et leur environnement familial.
Le père avait effectivement autorisé le voyage vers le Kenya, mais uniquement pour une période de vacances de trois semaines.
Les échanges WhatsApp montrent que la mère envisageait depuis longtemps de quitter définitivement le Maroc et que cette décision avait été prise unilatéralement.
Le tribunal estime qu’aucune preuve ne démontre que le père avait accepté cette installation permanente au Kenya.
En conséquence, le juge considère que le transfert définitif des enfants au Kenya a été effectué sans le consentement du père. Sur les capacités parentales
Le tribunal estime que :
le père est un parent très impliqué dans l’éducation et la vie quotidienne des enfants ;
aucune preuve sérieuse n’établit que la mère serait une mauvaise mère ;
les deux parents sont aptes à exercer leurs responsabilités parentales.
Le juge rappelle que le droit kényan ne privilégie plus automatiquement la mère pour les jeunes enfants : le seul critère déterminant est l’intérêt supérieur de l’enfant.
Pourquoi le juge est critique envers la mère
Le jugement souligne plusieurs points :
la mère n’a pas démontré que son projet d’installation au Kenya reposait sur une situation professionnelle stable ;
ses déclarations concernant son emploi apparaissent contradictoires ;
les enfants dépendaient financièrement de leur grand-père maternel pour leur scolarité ;
les frais scolaires au Kenya sont supérieurs à ceux du Maroc ;
les enfants bénéficiaient auparavant d’une situation stable au Maroc.
Le juge conclut que les motivations de la relocalisation ne sont pas suffisamment crédibles ni convaincantes.
L’intérêt des enfants
Le tribunal relève également que :
les enfants ont déclaré aimer leurs deux parents ainsi que le Kenya et le Maroc ; les dessins réalisés par l’aîné témoignent d’un attachement fort à son père et à son environnement au Maroc ;
la mère a parfois limité les communications entre le père et les enfants, ce qui a compliqué le maintien de leur relation.
Orientation du jugement
À ce stade du jugement, le tribunal conclut notamment que :
l’autorité parentale doit être conjointe entre les deux parents ;
le Maroc demeure la résidence habituelle des enfants ;
leur transfert au Kenya a été réalisé sans le consentement du père et ne répond pas aux critères justifiant une relocalisation permanente”.








