Les paradoxes d’un Maroc en pleine mutation

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Abdellah Chankou 

Les images désastreuses  de millers de jeunes marocains tentant de rejoindre Sebta ont bouleversé l’opinion publique nationale et internationale. Exceptionnelles par leur ampleur, elles sont, au-delà des zones d’ombre qui entourent ces événements, l’expression d’une immense détresse, d’un déchantement  certain et du rêve d’un ailleurs supposé meilleur. Comme le Maroc d’aujourd’hui est traversé par des réalités parfois contradictoires qu’il serait réducteur d’ignorer, cette séquence ne raconte  que partiellement ce qui s’est passé…

La première réalité est celle du coût de la vie. Depuis quelques  années déjà, les ménages marocains y compris la classe moyenne subissent  au-delà du supportable une hausse continue des prix, notamment des produits alimentaires, du logement, des transports et de nombreux biens de consommation. Sans compter les frais de scolarité dans le privé qui augmentent d’année en année.  Pour beaucoup de familles, les fins de mois sont devenues plus difficiles. Même lorsque l’on possède un bon travail, le revenu ne permet plus de couvrir l’ensemble des dépenses du quotidien ni de construire sereinement un projet d’avenir.

Mais il existe une autre vérité, qu’il serait difficile à ignorer. En l’espace d’un quart de siècle, le niveau de vie moyen des Marocains s’est incontestablement amélioré. Il suffit d’observer autour de soi  pour mesurer le degré des transformations : généralisation de l’accès aux infrastructures, multiplication des logements modernes, essor de la classe moyenne, démocratisation de l’automobile, explosion de l’équipement des ménages, développement des centres commerciaux, des services, du numérique et des loisirs. Dans conteste, le Maroc de 2026 n’est pas celui du début des années 2000. Ce progrès est visible, tangible et reconnu par de nombreux indicateurs économiques et sociaux. Ce serait faire preuve de mauvaise foi et de nihilisme que de dresser le portrait d’un pays figé dans la précarité. Pour autant, cette amélioration globale ne profite pas à tous avec la même intensité.

Comme dans toutes les sociétés en mutation rapide, il existe des laissés-pour-compte. Une partie de la jeunesse se sent exclue des dividendes de cette croissance. Les inégalités territoriales maintenant fois pointées du doigt s’accentuent, les écarts de revenus persistent et le sentiment de déclassement gagne bien des foyers.

Le cas des NEET — ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation — est particulièrement préoccupant. Ils constituent l’un des principaux défis sociaux du Maroc. Exclus  du marché du travail, parfois découragés, ils sont souvent la première proie  des discours simplificateurs, des campagnes de désinformation en ligne, des promesses d’une réussite facile ou du mirage de l’émigration.

Les images de Sebta ne doivent ni masquer les progrès accomplis par le Maroc, ni faire oublier les fragilités qui subsistent.

Parallèlement, un autre paradoxe mérite d’être souligné. Dans plusieurs secteurs de l’économie, les employeurs peinent à recruter. Dans les cafés, les restaurants, le travail domestique, le bâtiment ou encore certains métiers de services, les travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne occupent une place de plus en plus prépondérante. Non parce que les Marocains seraient absents du marché du travail, mais parce qu’une partie d’entre eux ne souhaite plus exercer certains métiers jugés trop pénibles, insuffisamment valorisés ou incompatibles avec leurs aspirations.

Le phénomène est encore plus frappant dans l’agriculture. De nombreux exploitants se plaignent de la difficulté de trouver des ouvriers agricoles, malgré une augmentation sensible des rémunérations. Les salaires journaliers atteignent souvent 300 dirhams, repas compris, sans pour autant répondre aux besoins des exploitations.

Même constat dans le bâtiment, où les maçons et les artisans qualifiés se font rares. Les rémunérations dépassent fréquemment 400 dirhams par jour, reflet d’un marché du travail sous tension. Comment expliquer qu’un pays où certains secteurs manquent de main-d’œuvre voit en même temps des millers de jeunes risquer leur vie pour rejoindre l’Europe ?

La réponse est sans doute autant culturelle que sociologique. Il est incontestable que les  réseaux sociaux ont profondément modifié les représentations de la réussite en diffusant à jets continus  l’image d’une prospérité instantanée , où l’argent est accessible et coule même à flots sans parcours professionnel classique. Les métiers de l’influence, largement surexposés, ne sont pas en reste, alimentant  l’idée que l’effort, l’apprentissage ou les métiers manuels seraient devenus secondaires, voire inutiles. Dans le même temps, l’Europe continue d’être idéalisée par certains comme un espace où la réussite serait plus facile, alors que la réalité y est souvent beaucoup plus complexe.

Bien entendu, cette analyse ne concerne pas tout le monde. Des millions de Marocains travaillent avec sérieux, entreprennent, innovent et participent au développement de leur pays. Beaucoup de jeunes créent des entreprises, se forment et réussissent grâce à leur travail.

Les images de Sebta ne doivent donc ni masquer les progrès accomplis par le Maroc, ni faire oublier les fragilités qui subsistent. Elles révèlent un pays en pleine transformation, où coexistent des opportunités économiques, une amélioration réelle des conditions de vie et, en même temps, une partie de la population qui se sent exclue de cette dynamique.

Le défi consiste plus que jamais à transformer cette croissance en un véritable progrès social pour tous. Or, force est de constater que cette dynamique économique n’a pas été suffisamment accompagnée par des politiques publiques capables d’en répartir plus équitablement les bénéfices. Il appartient au gouvernement de faire en sorte que cette croissance profite davantage aux catégories les plus fragiles, de redonner confiance aux jeunes, de revaloriser les métiers indispensables à l’économie, de restaurer le pouvoir d’achat et d’offrir des perspectives crédibles à ceux qui n’envisagent  leur avenir. Que sous d’autres cieux. 

À défaut, le fossé entre les performances macroéconomiques et le vécu quotidien des citoyens continuera de se creuser. La véritable leçon de la crise de Sebta n’est pas celle d’un Maroc sans avenir. Elle est plutôt celle d’un Maroc en transition, dont les progrès sont indéniables mais dont les richesses restent encore inégalement réparties. C’est précisément dans cet écart entre les avancées collectives et les frustrations individuelles que se niche aujourd’hui l’un des principaux défis du Royaume.

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