Le conflit entre Mohamed Ouzzine et le patron de Chouf TV, Idriss Chahtane, prend désormais une tournure judiciaire. Après avoir évoqué dans un message sur son compte Facebook des écoutes téléphoniques et des pressions visant ses proches, le leader du MO a nommément mis en cause son adversaire.
Le 13 septembre 2026, à Berrechid, Ouzzine lâche une accusation grave. Son parti, dit-il, est « ciblé par d’autres méthodes » que les attaques physiques. « Ils soumettent nos téléphones à des écoutes, s’attaquent à notre honneur et à nos familles parce qu’ils ne peuvent pas nous affronter ». Il ne nomme personne. Mais en pleine campagne électorale, la charge est suffisamment lourde pour déclencher une réaction immédiate. Dès le lendemain, le parquet général du Roi près la Cour d’appel de Casablanca ordonne l’ouverture d’une enquête, confiée à la BNPJ. Objectif: vérifier la véracité des allégations, établir les effets juridiques qui en découlent. Autrement dit : Ouzzine devra prouver ce qu’il avance. Ses accusations pourraient bien se retourner contre lui. Sauf s’il les étaye par des preuves.
La cible se précise
Ouzzine a déjà levé un coin de voile sur cette histoire. Dans un message publié sur son compte Facebook bien avant son intervention accusatoire, il désigne nommément Idriss Chahtane, patron de Chouf TV. Le réquisitoire est d’une rare violence. Il parle de méthodes « mafieuses », « criminelles », d’espionnage présumé des téléphones de ses proches. Selon sa version, des conversations familiales auraient été surveillées pour alimenter une campagne de vengeance et de diffamation. Sa sœur, son frère, son épouse auraient reçu des messages menaçant de divulgation et de « déshonneur ».
Dans son texte, Ouzzine rappelle l’origine du conflit. Le conflit, écrit-il, remonte à une question qu’il a posée, depuis la tribune parlementaire, à l’homme qui dirige Chouf TV. Une seule question, dit-il, mais qui aurait tout déclenché : “quel service public le site dérisoire qu’il dirige rend-il en contrepartie de milliards de dirhams provenant de l’argent des citoyens et des contribuables ? “ Et le service public consiste-t-il à diffamer, à faire scandale, à porter atteinte à l’honneur des personnes et aux valeurs de la marocanité ? s’interroge-t-il.
Voilà la thèse que défend Mohammed Ouzzine. Elle reste, à ce stade, une allégation. C’est précisément à l’enquête de trancher entre le soupçon et la preuve, entre la parole d’un tribun blessé et la réalité juridique des faits. Le contentieux couve depuis des semaines. En août déjà, Ouzzine s’en prend publiquement, sur Facebook, au président de l’ANME. L’association dénonce des attaques personnelles, du dénigrement, des offenses. Elle rappelle que cette passe d’armes s’inscrit dans une série de tensions, dont l’agression d’une équipe de Chouf TV à Khénifra et Oued Ifrane — agression qu’elle attribue au frère du secrétaire général du MP et à ses accompagnateurs.
Le 9 septembre, l’ANM annonce dans un communiqué qu’elle boycottera les activités du Mouvement populaire er celles de son secrétaire général. Elle l’accuse de chercher à conclure des «marchés » pour corrompre le paysage médiatique et gonfler sa couverture électorale. La rupture est consommée. D’un côté, un chef de parti qui dénonce des pratiques hors des limites du débat politique. De l’autre, une organisation professionnelle qui lui ferme son espace et ses colonnes.
Du clash au tribunal
La nouveauté, c’est que le conflit a changé de nature. Les invectives des réseaux sociaux ont débordé sur le terrain judiciaire. Après les accusations générales de Berrechid, puis la mise en cause nominative de Chahtane, la BNPJ devra démêler ce qui relève du soupçon, de l’accusation ou d’éventuels faits pénalement répréhensibles.
Accuser d’écoutes illégales, d’intrusion dans les téléphones, de menaces ou de manipulation de données privées n’est pas une simple joute médiatique. Ce sont des accusations qui appellent des preuves. À quelques jours des urnes, cette étrange bataille rappelle finalement une règle élémentaire : un politique doit pouvoir être critiqué sans être traqué ; un journaliste doit pouvoir critiquer sans devenir une cible. Le reste relève de la justice, des preuves et, au bout du compte, du droit.
L’enfant de Oued Ifrane
Né en 1969 à Oued Ifrane, dans la province d’Ifrane, Ouzzine est l’héritier d’une terre, d’une base électorale rurale et amazighe, et d’un parti historique. Docteur en sociologie des langues, il a gravi les échelons du MP à partir des années 2000, élu conseiller communal dans sa ville natale dès 2002, un poste qu’il n’a jamais quitté. Son ancrage local est ancien, solide, presque charnel. Il a été ministre de la Jeunesse et des Sports de 2012 à 2015, secrétaire d’État aux Affaires étrangères auparavant, avant de prendre la tête du Mouvement populaire en novembre 2022, succédant à Mohand Laenser après trente-six ans de mainmise sur le parti . Une passation rare, dans un parti où la chefferie se transmettait comme un héritage.
Ouzzine ne parle pas comme un technocrate. Il parle comme un homme de terrain, avec une langue directe, parfois brutale, qui lui vaut autant d’adversaires que d’admirateurs. En pleine campagne pour les législatives du 23 septembre 2026, il martèle que le véritable enjeu n’est pas « une bataille pour les sièges » mais « une bataille pour la confiance». Il parle de « contrat » plutôt que de programme, insistant sur l’évaluation, la redevabilité, la proximité. Mais cette liberté de ton a son revers : le tribun, emporté parfois par son propre verbe, peut parfois aller plus loin que ne le commande la prudence.








