Officiellement, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les émirat arabes unis pour « actes hostiles». Qu’en est-il réellement ?
Jamil Manar
Officieusement, la rupture se joue à Dakar et à Berlin. Et le verdict est sans appel : face à l’influence émiratie, les leviers algériens ne font pas le poids. En cinq ans, le régime militaire algérien a coupé les ponts avec deux partenaires majeurs : le Maroc en 2021, les Émirats en 2026. Deux dossiers, une même logique suicidaire . Quand Alger estime qu’un acteur contrarie sa vision magnifiquement anachronique, la diplomatie cède vite la place à la rupture colérique quitte à isoler encore davantage le pays sur la scène régionale, arabe et internationale. Sauf que cette fois, Abou Dhabi ne répond pas sur le terrain des communiqués. Il répond là où il excelle : l’argent, l’investissement, les partenariats.
Dakar : le grain de sable devient un mur
L’Algérie veut peser en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal est une pièce maîtresse. Dakar compte politiquement, économiquement, et dans les projets énergétiques qui redessinent la région. Tout a son obsession habituelle, Alger cherche à desserrer les liens entre Dakar et Rabat, notamment pour contrer la dynamique du gazoduc africain atlantique. Mais les Émirats arrivent avec une autre grammaire : énergie, minerais, ports, infrastructures, renouvelables, sécurité alimentaire, logistique. Au moment où le Sénégal cherche des financements, Abou Dhabi propose des projets. Alger apporte des arguments révolus. ; les Émirats, eux, apportent des routes, des ports, des emplois. La différence est de taille. Un communiqué ne finance pas un budget. Un investissement, si.
Berlin : le gaz ne suffit plus
Alger avait misé sur Berlin pour freiner le rapprochement européen avec la position marocaine sur le Sahara. Le gaz devait être le levier. Calcul logique dans une Europe en quête d’énergie suite à la guerre russo-ukranienne. Mais c’était compter sans un acteur aux moyens redoutables : les Émirats.
Lors de la visite de Mohammed ben Zayed en Allemagne le jeudi 10 septembre, Abou Dhabi annonce des investissements massifs dans l’industrie, l’énergie, les technologies avancées, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et les data centers. L’enveloppe fait rêver : 40 milliards d’euros dans des projets porteurs, notamment pour développer de nouveaux centres de données, ont annoncé les deux pays à l’occasion de la visite historique du président émirati à Berlin. Berlin peut acheter du gaz. Elle peut aussi attirer les capitaux qui financeront son avenir industriel et technologique. Pour peser politiquement, une ressource ne suffit pas. Il faut une relation économique globale. Alger propose une molécule. Abou Dhabi propose un écosystème.
Deux conceptions de la puissance
L’Algérie a bâti une partie de sa diplomatie sur la corruption gazière . Les Émirats, eux, pratiquent la diplomatie du capital souverain. L’une dit : « Nous avons du gaz, donc un levier. » L’autre répond : « Nous avons les capitaux, les technologies, les investissements et les partenaires. » Dans un monde qui se bat pour les investissements, les chaînes d’approvisionnement et la transition numérique, le second langage est souvent plus convaincant.
Le problème n’est donc pas qu’Abou Dhabi ait déclaré la guerre diplomatique à Alger. Le problème est qu’il fait affaire avec ceux qu’Alger voulait influencer. Dakar revient vers ses intérêts économiques. Berlin approfondit ses relations avec Abou Dhabi. Mécaniquement, les paris algériens perdent leur rendement.
Le Maroc en arrière-plan
Derrière cette confrontation, le Maroc n’est jamais loin. Le gazoduc africain atlantique n’est pas qu’un projet énergétique : c’est un instrument colossal de connexion entre l’Afrique de l’Ouest, le Maroc et l’Europe. Chaque avancée renforce le rôle du Royaume comme plateforme solide entre les deux continents et réduit l’intérêt du projet concurrent et mort-né porté depuis l’Algérie. Même logique sur le Sahara. La dynamique internationale autour de l’autonomie modifie le paysage diplomatique. Chaque capitale qui se rapproche de Rabat réduit l’espace d’une stratégie algérienne fondée sur le blocage . D’où l’importance de Berlin. D’où la sensibilité extrême d’Alger à toute évolution européenne qui renforcerait la position marocaine.
La rupture comme aveu
Le calendrier de la rupture avec Abou Dhabi ne doit rien au hasard. Dakar cherche des financements : les Émirats investissent. Berlin veut des partenariats technologiques : Abou Dhabi propose des milliards. Parallèlement, plusieurs paris diplomatiques algériens se soldent par un joli zéro pointé. Alors, quand les portes ne s’ouvrent plus, on hausse le ton ; quand les arguments s’épuisent, on sort les accusations ; et quand tout cela ne suffit toujours pas, on rompt. Dans l’Algérie des généraux, quand le plan A ne marche pas, on passe directement au plan « rupture ».
L’Algérie cherchait depuis longtemps à empêcher le Maroc de transformer ses relations africaines et européennes en avantage stratégique. Elle découvre que la diplomatie moderne ne se joue pas seulement dans les chancelleries, mais dans les conseils d’administration, les fonds souverains, les ports, les data centers et les grands contrats.
À Alger, on parle d’hostilité avec les accents de la guerre froide. À Abou Dhabi, on parle investissements. À Dakar et à Berlin, on compte les milliards, pendant que l’Algérie s’accroche aux vieilles recettes de la diplomatie de l’énervement. On peut fermer une ambassade, rappeler un ambassadeur, claquer une porte diplomatique. Il est plus difficile de refermer la porte sur des intérêts communs, des investissements et des partenariats qui commencent déjà à dessiner l’avenir.








