Pour qui roule Mohamed El Faid? 

Mohamed El Faid avance en terrain miné…

Nutritionniste, vulgarisateur et désormais théologien autoproclamé, Mohamed El Faid semble avoir fait de la surenchère provocatrice sur les réseaux sociaux un fond de commerce. 

Jamil Manar

Mohamed El Faid est de retour sur le devant de la scène. Mais cette fois, ni les bienfaits du curcuma, ni les vertus du jeûne intermittent, ni les recettes miracles d’une alimentation « naturelle » ne sont en cause. Non : le nutritionniste a décidé de s’offrir de nouveau un petit tour du côté de la théologie. Ambition louable, mais risque assuré. Dans une publication qui a fait le tour des réseaux sociaux, El Faid s’est interrogé sur la fameuse « ummiyya» du Prophète, ce terme qu’on traduit généralement par « illettrisme ». Il a proposé son interprétation. Aussitôt, les réactions fusent, aussi vives que prévisibles. L’intéressé, surpris par l’ampleur du tollé, assure qu’on l’a mal compris, qu’il n’a jamais eu l’intention de manquer de respect.

Le réflexe est classique, presque rituel : on provoque, on s’étonne, on se défend. L’affaire aurait pu rester dans les limites d’un débat d’experts, si la chose avait concerné des experts. Mais c’est là que le bât blesse. L’ancien ministre Mustapha Ramid, qui n’est pas homme à mâcher ses mots, lui a gentiment rappelé qu’on ne s’improvise pas théologien du jour au lendemain, et qu’il est imprudent de s’aventurer « sans science » sur des terrains aussi minés. Ramid concède toutefois qu’El Faid ne semble pas avoir voulu se moquer du Prophète. C’est déjà ça : au moins, on lui accorde une intention non malveillante. Mais l’indulgence s’arrête là.

Polémique

Car le cœur du problème est simple, et il tient en une question : que vient faire un spécialiste en microbiologie alimentaire sur le terrain exigeant du hadith, de l’exégèse et de la Sîra? El Faid est un homme de laboratoire, pas un docteur de la foi. Il connaît les protéines, les enzymes et les métabolismes ; il ignore, ou feint d’ignorer, que la théologie ne se résume pas à une équation à résoudre. 

Cela dit, rien n’interdit à un nutritionniste de s’intéresser à la religion. Mais il devrait faire preuve de prudence quand il parle avec l’assurance de celui qui sait, alors qu’il est en territoire inconnu. Et cette polémique n’est pas un fait isolé . Elle s’inscrit dans une longue tradition de sorties tonitruantes. En 2018, El Faid s’était déjà attiré les foudres de beaucoup de monde en affirmant que les malades chroniques pouvaient jeûner sans risque, allant jusqu’à proclamer que la médecine ne s’applique pas au Ramadan. Les spécialistes, religieux comme médicaux, avaient alors poussé un soupir exaspéré. Pendant la pandémie de Covid-19, ses conseils approximatifs avaient également fait grincer des dents.

À force de vouloir embrasser tous les domaines, il finit par n’en maîtriser aucun vraiment – mais son auditoire, lui, n’est pas composé que de gens avisés. Le problème n’est donc pas qu’El Faid ait des idées. Le problème, c’est qu’il les énonce sur le même ton péremptoire qu’une vérité scientifique, qu’il s’agisse de régime, de vaccins ou de théologie. Il a bâti sa notoriété sur cette transgression, ce qui contribue à sa visibilité médiatique et révèle ses limites intellectuelles. Car lorsqu’on parle de religion, on ne badine pas avec les mots. Un terme mal interprété, une formule malheureuse, et c’est tout un édifice de respect qui vacille.

Car c’est là que se niche visiblement le ressort de sa stratégie : El Faid ne se contente pas d’errer hors de son champ de compétence. Il semble surtout chercher à s’ériger en contempteur des vérités établies, en pourfendeur des dogmes, pour séduire un public qui se veut non conformiste, affranchi des « bien-pensants ». Une posture commode, qui flatte l’ego de ceux qui croient penser contre tous. Reste à savoir si cette audace est le fruit d’une conviction sincère ou si elle est poussée par une nébuleuse aux raisons inavouées – on n’ose pas encore parler d’agenda, mais l’ombre d’un doute plane. L’affaire a pris une nouvelle tournure : l’Association Al-Karama pour la défense des droits de l’Homme à Tétouan a saisi le parquet général. La machine judiciaire s’ébranle. On ne plaisante plus. El Faid pourrait bien découvrir que la liberté d’opinion est encadrée par la loi , surtout quand elle s’exprime sur des sujets qui touchent au sacré.

Au fond, ce cas illustre une question bien plus large, et bien plus actuelle : à l’ère des influenceurs et des réseaux sociaux, où la notoriété se mesure en likes et en partages, qu’est-ce qui autorise un homme à parler de tout, comme s’il savait tout? La liberté de penser est un droit. Se présenter comme une autorité dans un domaine qu’on ne maîtrise pas relève soit de la vanité , soit de l’a provocation. El Faid a sans doute le droit de s’expliquer et de se défendre. Ses détracteurs ont le droit de lui rappeler que la confiance du public ne se gagne pas en survolant les sujets. Mais une évidence s’impose que cette polémique remet cruellement en lumière : la notoriété ne confère pas la compétence. Et en matière de religion, l’humilité n’est pas un choix : c’est une exigence.


Il est des experts qui savent où s’arrête leur compétence. Et puis il est ceux qui, forts d’une notoriété acquise dans un domaine, estiment avoir gagné le droit de tout embrasser du regard. El Faid appartient à cette seconde famille, celle des touche-à-tout qui se prennent pour des sachants. Nutrition, santé, société, et désormais religion : aucun sujet ne lui résiste. À l’entendre, il n’est guère de question qu’une certitude bien assénée ne puisse régler.

Le problème n’est pas qu’il ait des opinions. Chacun est libre de penser, de commenter et même de se tromper. Le problème naît lorsque l’opinion prend le masque de l’expertise, et que l’assurance se substitue à la connaissance. Or, en matière religieuse, la parole n’est pas anodine. Elle engage des textes, des traditions, des méthodes d’interprétation, et une responsabilité que ne saurait remplacer le simple aplomb médiatique.

El Faid semble avoir découvert une spécialité commode : l’expertise tous azimuts, une sorte de couteau suisse intellectuel dont chaque lame serait une certitude. De la nutrition à la théologie, il n’y aurait donc qu’un pas ? C’est précisément ce qui interroge. Le ton ne change guère : même assurance, même ton sentencieux , même absence de doute. Comme si changer de sujet ne requérait ni précaution, ni humilité, ni recours aux véritables spécialistes. Pourtant, la religion n’est pas une chronique de consommation. Elle ne s’improvise pas sur un plateau, entre deux conseils diététiques. On en vient alors à s’interroger : qu’est-ce qui pousse El Faid à multiplier les sorties sur des terrains minés ? Est-ce la sincère conviction d’avoir une lumière que les autres n’ont pas ? La tentation de bousculer les « bien-pensants » pour séduire un public en quête de non-conformisme ? Ou bien une stratégie plus calculée, où la polémique devient carburant, et l’audience, fin en soi ? À force de verser dans la transgression, il installe un étrange paradoxe : ses controverses successives, loin de l’affaiblir, semblent renforcer sa posture.

Comme si le scandale n’était plus un signal d’alerte, mais un levier de notoriété. Dans l’économie de l’attention, le buzz finit parfois par tenir lieu de diplôme. Le phénomène dépasse El Faid, mais il l’incarne parfaitement. Notre époque fabrique des experts instantanés, où le micro et la caméra confèrent une légitimité que les années d’étude n’ont pas toujours donnée. Descartes écrivait : « Je pense, donc je suis. » Sur les réseaux sociaux, la formule s’est muée en : « Je parle, donc je sais. » Et parfois : « Je parle beaucoup, donc je sais tout. » La religion mérite mieux que des raccourcis et des formules spectaculaires. Elle exige le débat, la connaissance des textes, la pluralité des interprétations et, surtout, la prudence. À défaut, on réduit des questions sérieuses à un feuilleton médiatique, avec ses petites phrases et ses indignations à répétition.

Alors, quelle est la véritable motivation d’El Faid ? Est-il un iconoclaste sincère, un opportuniste avisé, ou simplement un homme que sa popularité a grisé au point de confondre audience et autorité ? La réponse échappe peut-être à tous, y compris à lui-même.

El Faid ferait bien de méditer cette règle élémentaire : on peut avoir quelque chose à dire sans être autorisé à tout dire sur tout. La différence entre expliquer et décréter tient en un mot : le savoir.

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