Il y a des images qui résument mieux une situation que tous les discours officiels. Cet été, en Tunisie, ce sont celles de longues files de citoyens attendant pendant des heures quelques bouteilles d’eau. Pas pour faire des provisions de confort, encore moins pour profiter d’une promotion. Pour boire.
Laila Lamrani
Dans plusieurs régions, les coupures d’eau et d’électricité, conjuguées à une chaleur accablante, ont transformé l’accès à cette ressource élémentaire en véritable épreuve. Les bouteilles d’eau se sont raréfiées, les rayons se sont vidés et les rares livraisons ont parfois donné lieu à des scènes de cohue. La crise hydrique tunisienne n’est évidemment pas née avec Kaïs Saïed. Sécheresse, changement climatique, vieillissement des infrastructures et pression croissante sur les ressources en eau constituent des problèmes anciens. Mais une crise structurelle n’exonère pas le pouvoir de ses responsabilités : gouverner, c’est précisément anticiper les pénuries prévisibles, moderniser les réseaux et garantir les services essentiels. Or, lorsque le citoyen en vient à surveiller l’arrivée d’un camion d’eau comme un événement exceptionnel, c’est que le service public a déjà franchi un sérieux seuil de fragilité.
Le complot, cette eau courante du pouvoir
À cette crise concrète s’ajoute une autre particularité de la gouvernance tunisienne : la propension du pouvoir à chercher des responsables derrière les dysfonctionnements. Kaïs Saïed a notamment attribué certaines coupures d’eau et d’électricité à des actes de sabotage délibérés. Une hypothèse que le pouvoir est naturellement en droit d’instruire et de documenter. Mais lorsqu’à chaque difficulté surgit la menace d’une main invisible, le risque est de transformer le débat sur la qualité de la gestion publique en chasse aux saboteurs.
Une panne devient un sabotage, une contestation une déstabilisation et une critique une menace. Le procédé est politiquement confortable : il permet de déplacer la question de la responsabilité. Pourquoi s’interroger sur les infrastructures, l’anticipation, la maintenance ou l’efficacité administrative lorsque l’on peut désigner des ennemis ? Le problème est que les complots, eux, ne réparent ni les canalisations ni les stations de pompage.
L’autre pénurie : celle du débat public
Depuis le tournant de juillet 2021, la concentration du pouvoir autour de la présidence a profondément transformé le paysage institutionnel tunisien. Le Parlement a été suspendu puis dissous, une nouvelle Constitution a renforcé le poids de l’exécutif et les contre-pouvoirs se sont considérablement affaiblis.
Dans le même temps, les poursuites contre des opposants, des avocats, des militants et des journalistes se sont multipliées. Le dossier du prétendu « complot contre la sûreté de l’État » est devenu emblématique de cette nouvelle période. Début septembre, les condamnations de dizaines de personnes dans cette affaire ont été confirmées, avec des peines extrêmement lourdes. Quelques jours plus tard, le journaliste Mohamed Yousfi, rédacteur en chef du site d’investigation Al-Qatiba et critique du pouvoir, a été arrêté alors qu’il devait participer à une émission de radio. Ces affaires sont contestées par les organisations de défense des droits humains, qui dénoncent un rétrécissement de l’espace civique et des atteintes aux garanties d’un procès équitable. Ainsi se dessine un contraste saisissant : l’État peine à assurer l’accès régulier à l’eau, mais ne semble manquer ni de procédures ni de moyens lorsqu’il s’agit de poursuivre ses détracteurs.
Des robinets à sec, une parole sous pression
La Tunisie se retrouve ainsi confrontée à deux pénuries qui, certes, ne sont pas de même nature mais finissent par se rejoindre politiquement : celle de l’eau et celle du débat démocratique. La première se mesure dans les files d’attente devant les commerces et les robinets à sec. La seconde dans les salles d’audience, les arrestations et la peur croissante de critiquer ouvertement le pouvoir. Il ne s’agit évidemment pas de mettre sur le même plan une bouteille d’eau et une liberté publique. Mais les deux crises révèlent une même difficulté : la capacité d’un État à répondre aux problèmes par la gestion plutôt que par l’accusation, par la réforme plutôt que par la répression. Un pouvoir fort devrait être capable d’entendre une critique sans y voir une conspiration, de reconnaître une défaillance sans chercher immédiatement un saboteur et de traiter une pénurie sans transformer chaque question en affaire de sécurité nationale.Car au fond, le paradoxe tunisien de cet été tient en une formule aussi simple que cruelle : les robinets se tarissent, mais le robinet des accusations, lui, fonctionne à plein régime.








