Une campagne électorale, ce n’est pas deux affiches, trois poignées de mains et une tournée des cafés. C’est quinze jours de logistique, d’impression, de carburant, de repas, de représentants, de coordination… et une calculette qui finit par fumer.
Jamil Manar
La politique, ce noble art de convaincre les foules… à condition d’avoir les reins solides et le compte en banque qui suit. Parce que se présenter aux législatives au Maroc, ce n’est pas exactement une activité de bénévole. Quinze jours de campagne suffisent à transformer n’importe quel candidat en chef d’entreprise éphémère : imprimeur, logisticien, restaurateur, community manager, et directeur des ressources humaines, le tout sans jamais acheter une seule voix, bien sûr. On vous le jure sur la tête de l’électeur. La règle officielle est claire : 500.000 DH maximum par candidat. Une somme qui, pour une liste de cinq, atteint 2,5 millions de DH. Théoriquement, c’est royal.
Sauf que dans la réalité, le parti lâche en principe entre 20.00 et 30.000 DH par candidat – un ordre de grandeur, pas un plafond légal, précise-t-on. Une petite somme versée surtout aux candidats désargentés qui réclament le soutien de leur formation. Avec ça, on paie à peine les tracts et le café des militants. Le reste ? À la charge du candidat, prière de ne pas pleurer. Et c’est là que la politique rejoint la survie : le candidat doit mettre la main à la poche. Et parfois, la poche est profonde. Parfois, elle est vide. Mais ça, c’est un détail. Prenons un candidat urbain, sérieux, sans extravagance. Pas de flotte de voitures, pas de chapiteau. Juste une campagne visible, propre, organisée. Et regardons ce que ça donne :
· Conception graphique, photos, vidéos : 20.000 DH
· Flyers et tracts : 30.000 DH
· Affiches et supports : 30.000 DH
· Distribution : 30.000 DH
· Réseaux sociaux, sponsoring, community management : 30.000 DH
· Déplacements, carburant, véhicules : 25.000 DH
· Réunions et logistique : 30.000 DH
· Repas des équipes (quinze jours) : 25.000 DH
· Télécommunications et petits frais : 10.000 DH
· Représentants dans les bureaux de vote : 50.000 DH
· Repas et logistique du jour du scrutin : 15.000 DH
· Coordination et imprévus : 25.000 DH
Soit un total de 320.000 DH qui n’inclut pas les indemnités des équipes. Parce que les militants, aussi enthousiastes soient-ils, ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche. Une campagne ne tourne pas avec un candidat et trois copains. Il faut des coordinateurs, des distributeurs, des chauffeurs, des responsables de secteurs, des animateurs, des gens pour coller les affiches, d’autres pour les décoller… Bref, une petite armée.
Pour 12 personnes, 15 jours, 250 DH par jour, soit 45.000 DH. La facture globale flirte avec les 400.000 DH alors que l’on n’a toujours pas acheté le moindre bulletin de vote. Le grand jour arrive. Il faut des représentants dans chaque bureau de vote, des déplacements, des repas, des remontées d’information, des coordinateurs, des centralisateurs de procès-verbaux. Le candidat ne fait plus de politique : il dirige une PME éphémère avec, pour seul indicateur de performance, le nombre de voix. Et puis, il y a la campagne… à l’estomac.
Parce qu’ailleurs, dans les circonscriptions rurales, la politique ne se joue pas sur Facebook. Elle se règle autour d’une grande Zerda. Autour d’un tajine de poulet, un méchoui, une pastilla XXL ou un couscous généreux. L’hospitalité, la tradition, la convivialité… tout ça est très noble. Mais quand le festin devient un instrument de mobilisation, la frontière devient aussi floue que le sourire du candidat en fin de campagne.
Dix méchouis ? Une tournée. Vingt ? Une stratégie. Et là, on ne mesure plus en clics, mais en marmites. Le candidat urbain paie son algorithme ; le rural paie son boucher. Deux territoires, deux méthodes, une même ambition : grappiller des voix. Il reste un peu de marge… jusqu’à ce qu’on ajoute quelques déplacements, une équipe plus nombreuse, des tracts supplémentaires, un peu plus de communication, quelques réunions de plus, et une présence renforcée le jour du scrutin. Et hop, les 500.000 DH fondent comme neige au soleil. 205 millions de DH déclarés en 2021. Et le reste ?
La Cour des comptes nous apprend qu’en 2021, les mandataires des listes ont déclaré 205,5 millions de DH de dépenses. Avec des justificatifs, des contrôles, des plafonds… et probablement une part d’ombre aussi épaisse qu’un discours de campagne. Car entre ce qui est officiellement dépensé et ce qui est réellement déboursé, il y a souvent un monde. Un monde où l’argent en liquide, les cadeaux, les banquets et les promesses non écrites circulent en dehors des comptes officiels. La démocratie n’est pas une méchoui -party.
Le problème n’est pas qu’une campagne coûte de l’argent. Le problème, c’est quand l’argent devient le principal moteur de la compétition. Parce que si pour gagner des sièges, il faut aligner plusieurs millions de DH en deux semaines, la question n’est plus: « qui a le meilleur programme ?» mais : « qui peut payer la campagne ? »
Placement
Et surtout : qui peut se permettre de ne pas payer plus que ce qui est autorisé ? 500.000 DH, c’est le plafond. Mais c’est aussi un plafond de verre. Parce qu’un candidat honnête, qui refuse les enveloppes et les marchandages, n’en est pas moins obligé de payer ses tracts, ses déplacements, ses équipes, ses repas, ses représentants. Et au bout du compte, il découvre que ses 50.000 DH de soutien ont fondu plus vite qu’un discours de campagne au soleil.
Alors oui, on peut lutter contre l’achat de voix. On peut condamner la corruption électorale. On peut surveiller les banquets. Mais si on ne regarde pas le coût réel d’une campagne propre, on risque de voir le meilleur programme rester au bord de la route, pendant que le plus gros portefeuille prend le peloton. Pour bien des candidats qui ne savent déployer que des arguments sonnants et trébuchants , l’élection n’est pas une dépense, c’est un placement à fort rendement . Et quand une campagne coûte des millions, le bulletin de vote finit par ressembler à une action en bourse. Parce qu’en politique, certains promettent des lendemains qui chantent. D’autres commencent par servir le dîner pour mieux se servir ensuite . Et dans les deux cas, c’est toujours le même, le citoyen-électeur, qui paie l’addition.








