Face aux crises climatique, écologique et alimentaire, les solutions ne viennent pas toujours des laboratoires, mais des territoires et des générations de savoirs locaux.
Ahmed Zoubaïr
À Turin, Terra Madre Salone del Gusto 2026 mettra en lumière du 24 au 27 septembre une réalité trop souvent négligée : face au changement climatique, à l’érosion de la biodiversité et aux fragilités croissantes des systèmes alimentaires, certaines des réponses les plus pertinentes ne sortent pas forcément des laboratoires. Elles sont déjà à l’œuvre dans les territoires, portées depuis des générations par les Peuples Autochtones et les communautés locales.
Plus de 150 délégué·e·s du réseau Slow Food des Peuples Autochtones se retrouveront à Turin à l’occasion de Terra Madre Salone del Gusto 2026. Leur ambition dépasse largement la célébration de traditions culinaires ou la présentation de produits emblématiques. Ils viendront surtout rappeler que les territoires recèlent des savoirs, des pratiques agricoles et des formes d’organisation capables de répondre concrètement aux grands défis alimentaires, environnementaux et sociaux contemporains.
Alors que les crises climatiques se multiplient, que les conflits fragilisent les chaînes d’approvisionnement et que la biodiversité continue de reculer, les politiques agricoles privilégient encore largement des modèles productivistes dont les effets sur les écosystèmes sont parfois considérables. Chaque année, quelque 540 milliards de dollars sont consacrés à soutenir l’agriculture à travers le monde. Pourtant, une partie importante de ces financements continue d’alimenter des systèmes qui peuvent contribuer à l’épuisement des sols, à la perte de biodiversité et à la fragilisation des communautés rurales. À Terra Madre, le message sera donc clair : les solutions existent déjà, mais celles et ceux qui les mettent en œuvre restent trop souvent les derniers à être entendus.
Des territoires qui savent déjà résister
Pour Edward Mukiibi, président de Slow Food, les Peuples Autochtones ne sont pas seulement les dépositaires d’un patrimoine culturel. Ils sont aussi les gardiens de territoires, de semences, de savoir-faire et de pratiques susceptibles d’apporter des réponses concrètes aux crises actuelles.
Le problème tient moins à l’absence de solutions qu’à leur faible reconnaissance dans les politiques publiques. Les communautés qui expérimentent quotidiennement d’autres manières de produire, de consommer et de préserver les ressources demeurent encore trop souvent éloignées des lieux où se prennent les décisions qui façonnent les systèmes alimentaires. Terra Madre entend précisément inverser cette logique : faire passer ces voix de la périphérie au centre du débat. Car pour les Peuples Autochtones, la souveraineté alimentaire n’est pas une formule technocratique. Elle se joue dans des réalités très concrètes : conserver une variété de semences, protéger une parcelle de terre, préserver une forêt, maintenir un savoir culinaire, assurer la transmission à la génération suivante ou permettre à un jeune de rester vivre dans sa communauté. La nourriture comme mémoire et comme résistance
Au Mexique, Dali Nolasco Cruz, figure nahua et directrice du Bureau des Peuples Autochtones de Slow Food en Abya Yala, défend cette approche à partir de son expérience de terrain et de son engagement en faveur des droits des Peuples Autochtones. Pour elle, l’alimentation est indissociable de la mémoire collective. Une graine n’est jamais seulement une graine. Elle peut porter une histoire, une langue, une identité et une relation particulière avec un territoire. Sauvegarder une variété locale, défendre un aliment traditionnel ou maintenir une communauté rurale en vie devient ainsi bien davantage qu’un geste patrimonial : c’est une manière de préserver un modèle de société et de renforcer sa capacité à affronter les bouleversements à venir.
Cette vision sera notamment confrontée aux enjeux du droit à l’alimentation lors de la session « Terre et Paix», aux côtés de Sofía Monsalve Suárez, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le droit à l’alimentation. Les expériences présentées à Turin illustrent la diversité des réponses développées à travers le monde. Dans les hautes terres du Chiapas, au Mexique, Cielo Lourdes Moshan Pérez représente des communautés indigènes qui cherchent à articuler protection de l’environnement, agroécologie et création de moyens de subsistance. Son parcours montre qu’il est possible de considérer la biodiversité non comme un obstacle au développement économique, mais comme l’une de ses ressources fondamentales.
À des milliers de kilomètres de là, dans le nord de la Thaïlande, Lee Ayu Chuepa, membre du peuple Akha et fondateur d’Akha Ama Coffee, a fait du café un outil d’autodétermination communautaire. Son expérience pose une question qui dépasse largement le seul secteur du café : qui contrôle réellement la terre, l’eau, les semences et la valeur créée par le travail agricole ? À mesure que les pressions économiques s’intensifient et que les marchés deviennent plus concentrés, cette question devient centrale pour de nombreuses communautés rurales.
Cueillir, cuisiner, transmettre
En Indonésie, Made Masak défend une autre conception de la résilience. Cuisinier nomade, cueilleur éthique et fondateur de la Mawija Community Kitchen, il s’intéresse aux liens entre cueillette, cuisine et transmission culturelle. Les repas partagés deviennent ainsi des espaces de transmission. Les plantes sauvages, les techniques de préparation et les pratiques alimentaires racontent une histoire et entretiennent un rapport particulier entre les populations et les écosystèmes dont elles dépendent.
Même logique en Bolivie avec Estephanie Maya Sejas Ruiz, déléguée quechua, pour qui le cacao dépasse très largement sa valeur marchande. Coques de cacao, beurre de cacao, cire d’abeille : les ressources sont transformées et valorisées selon des savoirs locaux qui permettent à la fois de limiter le gaspillage, de créer des revenus et de préserver un patrimoine culturel et écologique. L’innovation, ici, ne consiste donc pas nécessairement à inventer quelque chose de totalement nouveau. Elle peut consister à redonner de la valeur à ce qui existe déjà. Aux Philippines, Rowena Gonnay travaille à la protection des variétés de riz autochtones. Son combat illustre l’une des dimensions les plus profondes de la crise de la biodiversité. Lorsqu’une variété disparaît, ce ne sont pas seulement des caractéristiques agronomiques qui s’effacent. Avec elle peuvent disparaître des recettes, des pratiques agricoles, des mots, des récits, des cérémonies et des savoirs transmis au fil des générations. La biodiversité alimentaire est donc aussi une biodiversité culturelle. Cette réalité prend une dimension particulière dans les territoires où l’agriculture, la cuisine, la langue et l’organisation sociale sont étroitement liées.
De la terre à la table
À Terra Madre, ces expériences ne resteront pas cantonnées aux conférences. Dans la « No Borders Kitchen», espace consacré à la cuisine et aux ateliers, cuisiniers, producteurs et gardiens des savoirs autochtones montreront comment l’alimentation peut devenir un formidable outil de transmission. Raukura Iritana Huata, Maori d’Aotearoa Nouvelle-Zélande, et le cuisinier Keoloha Domingo, Kanaka Maoli d’Hawaï, exploreront ainsi la souveraineté alimentaire autochtone à travers « Te Moana Nui-a-Kiwa », le Grand Océan Pacifique.
Leur démarche met en évidence les liens historiques entre les peuples polynésiens, leurs ressources alimentaires et leurs territoires, mais aussi la responsabilité qui incombe à chaque génération de transmettre ce qu’elle a reçu. Dans le Nagaland, au nord-est de l’Inde, les traditions de fermentation et de fumage seront également mises à l’honneur. Porc fumé à l’axone — un soja fermenté —, graines de périlla, herbes autochtones, riz gluant et plantes sauvages de saison composent une cuisine dans laquelle l’acte de manger devient aussi un acte de mémoire. Certaines de ces plantes figurent d’ailleurs dans l’Arche du Goût de Slow Food, qui recense des produits et variétés menacés de disparition.
Et si l’innovation était déjà là ?
Pendant des années, l’innovation alimentaire a souvent été associée aux nouvelles technologies, à la mécanisation, aux biotechnologies ou aux solutions conçues dans les grands centres de recherche. Ces outils peuvent évidemment jouer un rôle déterminant. Mais ils ne constituent pas l’unique voie. Les expériences des communautés autochtones montrent qu’une autre forme d’innovation existe : une innovation cumulative, territoriale et transmise, façonnée par des générations d’expérimentation et d’adaptation.
Elle repose sur l’observation des sols, la connaissance des cycles naturels, la diversité des semences, la gestion des ressources, la complémentarité des cultures et la transmission des savoirs. Une forme d’innovation souvent invisible parce qu’elle ne se présente pas sous la forme d’une technologie spectaculaire. Le débat posé à Turin dépasse donc largement la question de la gastronomie. Il interroge la manière dont les gouvernements, les institutions et les investisseurs définissent aujourd’hui l’innovation et le développement. Si les communautés qui protègent concrètement la biodiversité disposent déjà de solutions éprouvées, pourquoi restent-elles si souvent sous-financées ? Pourquoi leurs savoirs sont-ils encore marginalisés dans l’élaboration des politiques agricoles et alimentaires ?
La question n’est plus seulement de savoir si ces pratiques peuvent fonctionner. Il s’agit de savoir si les institutions sont prêtes à reconnaître celles et ceux qui les portent comme de véritables acteurs de la construction du futur. Car la transition alimentaire ne pourra probablement pas reposer uniquement sur des solutions venues d’en haut. Elle devra aussi partir des territoires, de celles et ceux qui les connaissent intimement et des savoirs qui ont résisté au temps. À Terra Madre, le message est celui-ci : pour inventer l’alimentation de demain, il est temps de commencer par écouter ceux qui savent déjà comment la préserver.








